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Haines !

(Bruno Frappat, L’humeur des jours, La Croix, 16 Novembre 2013)

Parmi ces phénomènes, la haine. La haine à l’état pur, on n’ose dire cristallin. Une haine marmoréenne, brute de décoffrage. Ce n’est pas nouveau, hélas ! la haine. La nouveauté c’est qu’elle s’exprime à visage découvert, qu’elle coule à flots continus sur les forums de l’Internet d’autant plus aisément que l’anonymat y protège les baveux de tout poil et leur garantit l’impunité. La lecture de ces forums est un exercice accablant. On y voit s’exprimer tout ce que l’inconscient recèle de mauvaisetés, de jalousies, d’à-peuprès, de salissures péremptoires. Avant cette invention du diable, les rumeurs infestées se cachaient, avaient du mal à se répandre. Désormais elles font autorité chez les esprits faibles ou exténués par les crises. Lisez ce qui se dit sur le gouvernement, sur Hollande, sur l’état du pays : l’excès y surabonde au point que l’on serait tenté de se dresser pour défendre le pouvoir !

C’est peut-être ce qu’escompte François Hollande. Il se dit que ce carnage va cesser un jour et que la courbe des haines, à force de monter, va bien finir par s’inverser, elle aussi. Et qu’il se trouvera demain suffisamment de républicains, même hostiles à sa politique, pour défendre sa dignité bafouée. Qu’il se produira, après les giclées d’adrénaline, un besoin de pacification des esprits, une aspiration à l’armistice. Et que, remisant les bonnets au vestiaire, les Français s’accorderont à tirer le pays dans le même sens au lieu de l’écarteler, à hue et à dia, chacun pour soi ou sa catégorie. Voilà ce qu’il a le droit de rêver sous les lambris de l’Élysée.

C’est que la haine s’installe à un point où l’on se dit qu’elle ne pourra pas aller plus loin sans susciter une saine réaction de beaucoup de braves gens. Dernier témoignage de cette haine, visible en kiosque : la « une » du journal Minute que Marine Le Pen elle-même avait considéré comme un « torchon ». On y voit en gros plan la garde des sceaux sous ce titre : « Maligne comme un singe, Taubira a la banane. »

Si cela ne rappelle pas l’atmosphère empestée de l’avantguerre et de Je suis partout , c’est qu’on ne sait pas lire les journaux. Si le racisme sous-jacent prend ainsi ses aises dans le paysage mental de la France et si nul n’y trouve à redire et à crier « Stop ! », c’est que l’on ne comprend rien à rien. Que la « certaine idée » que l’on se fait de la France est une vue de l’esprit. Mais non, il ne faut pas désespérer de ce pays. Il aime à se faire peur, à se diviser, à couper des têtes avant de se reprendre et à jeter la rancune à la rivière et les bonnets par-dessus les moulins. C’est, en tout cas, tout le mal qu’on lui souhaite.

Tag(s) : #Questions de société

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