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La gangrène populiste !

(Henri Madelin, Jésuite, Forum et débats, La Croix, 19 Novembre 2013)

Les États-Unis, le Canada et les grands pays de l’Europe occidentale appartiennent à ce que l’on est convenu d’appeler le premier monde. Ils ont profité jusqu’ici d’un enrichissement croissant et d’une régulation politique dans des démocraties pluralistes. Leurs ressortissants devraient s’en réjouir, mais ils donnent l’impression d’hésiter désormais sur les chemins à suivre. De nouvelles formes de populismes occupent le devant de la scène. Ces mauvaises herbes poussent un peu partout et elles risquent de gangrener peu à peu le fonctionnement de nos systèmes démocratiques et la construction d’une Europe véritable.

Aux États-Unis, une forme insidieuse de populisme se répand depuis la constitution d’un Tea Party dont le nom rappelle la taxation des produits qu’infligeait à cette époque l’administration coloniale britannique. Ce mouvement peut être appelé populiste dans la mesure où il cultive comme au XVIIIe siècle une réaction émotionnelle contre une politique fédérale accusée d’étouffer les aspirations individuelles des citoyens et la bonne marche des États fédérés, au profit d’une bureaucratie centrale. Toute réforme sérieuse, comme celle du droit à la santé pour tous que veulent faire entrer dans les mœurs Obama et le Parti démocrate, est accusée de briser le rêve d’une grande indépendance promise à chacun. On suspecte même le président et le Parti démocrate de vouloir introduire avec cette réforme une forme de socialisme, bonne peut-être pour des Européens mais radicalement contraire à l’ethos du citoyen américain. Les militants du Tea Party cherchent à peser de plus en plus sur le Parti républicain pour qu’il défende leurs choix. D’où la promotion d’options et la sélection de représentants de plus en plus « réactionnaires », la médiocrité de ceux que les médias poussent en avant, la faible culture politique de ceux qui s’agitent sur le devant de la scène ou dans les coulisses. Du coup, le Parti républicain s’éloigne par trop de sa tâche première qui est de préparer un avenir raisonnable et crédible pour la nation américaine tout entière.

Dans un contexte différent, il en va un peu de même pour l’Union européenne en rupture avec ses traditions démocratiques. De nouvelles formes de populisme s’enracinent et obtiennent des scores électoraux qui varient de 10 % à 30 %. La croissance en France du Front national en est une illustration inquiétante. Que dire aussi du vote défouloir italien qui a stérilisé le paysage politique pour plusieurs années avec le triomphe du Mouvement 5 étoiles dont les voix ne servent à rien sinon à empêcher l’action des autres.

Mais le signal d’alarme est tiré aussi en Autriche, aux Pays-Bas, en Hongrie, en Norvège… Cette contagion s’observe également en Grande-Bretagne avec les scores impressionnants du Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni et son leader, Nigel Farage. Ce beau parleur qui siège aussi au Parlement européen vient d’obtenir un score de 27 % à de récentes élections locales dans un pays qui savait pratiquer intelligemment l’alternance au pouvoir. Même la Suède doit lutter contre une vague populiste, alors que la politique sociale-démocrate appliquée dans ce pays était un exemple envié pour son savoir-faire en matière de réduction des inégalités

Comme le souligne Dominique Reynié dans son livre Populismes : la pente fatale, une idée s’est installée dans les esprits, celle d’une distance redoutable entre les partis populistes et les partis qui défendent le système en place. Ces derniers sont vus souvent comme sclérosés et préoccupés surtout de leurs propres intérêts. Ils sont dans un dilemme : s’ils collent aux thèses de leurs adversaires populistes, ils risquent de provoquer de nouvelles surenchères et surtout d’y perdre leur âme. La transparence démocratique n’est pas le fort des populismes qui, eux, cachent au public leur vie propre et très souvent mouvementée derrière d’épais rideaux.

Quelques-unes des raisons de cette gangrène populiste qui progresse différemment des deux côtés de l’Atlantique sont bien repérables : la persistance d’une crise économique et morale, l’exacerbation d’un individualisme moderne affranchi de tous les encadrements antérieurs, le tam-tam perpétuel des médias avides quotidiennement de formules chocs, le vieillissement rapide de la population désormais plus soucieuse de sécurité et de défense de ses acquis, la connivence entre les multiples réseaux de communication et une politique populiste habile à marteler et à répéter sans fin ses invariants habituels, jouant constamment sur un registre affectif duel : solitude et peur, colère et autocélébration, indignation et autojustification

Tag(s) : #Questions de société

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