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La lecture est d'or !

(Joël Molinario, Institut catholique de Paris, Forum, La Croix, 16 Novembre 2013)

Legenda aurea – la lecture est d’or ? Tel pourrait être le titre (emprunté à Jacques de Voragine) d’une commémoration qui réunirait, dans une même célébration, les 100 ans de la naissance du philosophe Paul Ricœur ainsi que la parution du premier volume de la Recherche du temps perdu de Marcel Proust (Du côté de chez Swann, 1913). La lecture est certainement ce qui unit le mieux ces deux immenses auteurs français ; l’un ouvrant le XXe siècle, l’autre le clôturant.

La puissance de la démonstration de Paul Ricœur montrant comment l’acte de lecture est l’achèvement du travail de l’écriture de l’auteur rencontre comme en écho les pages lumineuses de Proust introduisant et traduisant son auteur fétiche Ruskin dans la Bible d’Amiens et Sésame et les lys . En quelques dizaines de pages l’auteur de À la recherche du temps perdu parle de la lecture comme d’une expérience spirituelle qui naît du désir ouvert par la clôture du texte écrit. « Les grands et merveilleux caractères des beaux livres, dit Proust, pour l’auteur ils pourraient s’appeler “conclusions” et pour le lecteur incitations… Nous voudrions que l’auteur nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs ! » (1) Parmi ces œuvres qui nous offrent des désirs, il y a la Bible et cette Bible d’Amiens, c’està-dire la Cathédrale d’Amiens qui avec Chartres est un miroir du monde. Entrer dans la cathédrale c’est comme entrer dans la Bible avec ses pieds et ses yeux pour en éprouver la beauté. En étant miroir du monde, la Bible de pierre devient miroir de soi-même.

Ici, Proust et Ricœur se rejoignent. En effet, commentant une phrase de saint Bernard disant que l’Écriture est liber et speculum (livre et miroir), notre philosophe écrit : « Comment le soi se comprend-il en se contemplant dans le miroir que lui tend le livre ? Car un miroir n’est jamais là par hasard : il est tendu par quelque main invisible ; de son côté, un livre reste une écriture morte tant que ses lecteurs ne sont pas devenus grâce à lui, selon le mot de Proust dans Le Temps retrouvé, les lecteurs d’eux-mêmes. » (2) Ainsi, selon Proust et Ricœur, la lecture ouverte par le désir veille à l’accomplissement des sujets lecteurs.

Il y a un geste de tendre la Bible comme miroir, mais remarquez un geste invisible. Pourtant il faut bien qu’il soit effectué ce geste, mais le service et le don de la Parole n’ont pas vocation à se montrer mais à s’effacer devant ce qu’ils rendent possible. La Bible comme miroir offre un monde où le soi peut se construire. Il s’agit bien d’une proposition, d’une offre de vie. L’offre de vie se réalise parce que la Parole s’est faite livre et s’est faite pierre. En rencontrant l’altérité du texte, l’écoutant ou le lecteur découvre une surabondance d’être. Mais Ricœur précise que si le sujet perd quelque chose à ne pas rencontrer le livre, le livre quant à lui court un risque énorme de n’avoir pas de lecteur ! Alors la Bible deviendrait lettre morte. La Bible se réalise comme Parole quand grâce à elle le lecteur lie sa vie et peut se lire dans le miroir tendu ; il devient par le livre le lecteur de lui-même.

Le parallèle livre-cathédrale nous ouvre une perspective : il n’y a aucune finalité dans l’objet livre inventé par Gutenberg. Puisque le livre est un monde, un jardin, une cathédrale, une Jérusalem dans laquelle on se promène, la Bible est donc faite pour être habitée et à ce moment-là elle nous habite. Ce qui me semble essentiel dans le duo Proust-Ricœur, c’est que la Bible a besoin de la culture et des personnes pour être pleinement elle-même ! « Elle grandit avec celui qui la lit. » La Bible a construit des cathédrales, des œuvres littéraires, des institutions, et surtout des sujets. En se disséminant dans la culture elle se réalise pleinement. Mais si le livre peut devenir miroir et construire des personnes c’est qu’il possède une source, inaltérable, car il est l’écrin d’une Parole. Si le livre ne vient pas de la Parole, le miroir ne donnera qu’un reflet narcissique de soi. Alors bien lire la Bible ce serait désirer quelque chose de cette Parole qui nous saisit sans que nous la saisissions.

(1) Sur la lecture, Actes sud. (2) Amour et justice, Point essais, 2008.

Tag(s) : #Spiritualité

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