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Sulivan… François… La force d’un printemps

(Jean Lavoué, Forum, La Croix, 3 Novembre 2013)

Le 30 octobre 1913 naissait Jean Sulivan : homme des « marges » et des « périphéries »… rebelle à tout enfermement. Délibérément situé hors de tout système ! Écrivain chrétien, mais aussi paysan à la manière du Rabbi de l’Évangile ! Un raconteur d’histoires. Homme de paradoxe et de plein-vent, il en avait fait sa marque et son style : ouvrant ainsi pour le peuple des petits croyants des souterrains qui le lisaient des voies inédites que l’Église cherche encore aujourd’hui.

C’était un prêtre par toutes les fibres de son être, mais il vivait comme un laïc, perdu dans la foule, enfoui dans l’incognito de la ville. Sans autre paroisse que celle de ses lecteurs et des inconnus qu’il croisait sur les sentes terreuses de son village d’enfance, Montauban-de-Bretagne, qu’il portait en lui comme un ferment. C’était un homme, un célibataire, marqué par les cadres sociologiques et religieux de son temps.

Mais toute son œuvre gravite autour du noyau ardent de ce désir amoureux, de cette rencontre entre l’homme et la femme, dont il fit le cœur de tous ses romans, nouvelles, récits. L’amour… la mort : cette vibration sans cesse à l’horizon d’un autre soleil, indicible, qu’il ose rarement nommer : Dieu ! Peut-être…

Une œuvre tout autant bâtie autour de ce retournement, de cette métanoïa , si difficile et pourtant vitale, cet impossible nécessaire, visant à dégager chaque existence de ce qui l’entrave : impératifs extérieurs, codes sociaux, lois, rigidités morales, l’empêchant de s’avancer souveraine et libre vers l’imprenable joie. Argent, pouvoir, savoir, emprise sur l’autre : mille occupations la détournant de vivre! Croyant la protéger du vent de la mort et la privant tout aussi bien du soleil de l’amour !

De manière inattendue, un pape, François, ne vient-il pas aujourd’hui redonner souffle et vie aux intuitions qui traversent son œuvre brûlante ? Inviter à quitter les citadelles invincibles et les certitudes qui fossilisent : richesses et puissance. Tout le connu, le su, l’appris, pour nous engager à nous situer, chacun, au plus près des sources d’où jaillit la vie. C’est-à-dire dans notre propre cœur, troué de nuit, tiré en avant par le désir, comme dans celui de tout homme : pauvre, blessé, manquant, traversé par le souffle… « Les ministres de l’Évangile, dit François, doivent être des personnes capables de réchauffer le cœur des personnes, de dialoguer et cheminer avec elles, de descendre dans leur nuit, dans leur obscurité, sans se perdre. » « Si l’on se met en marge, écrit Sulivan, croyezvous que ce soit nécessairement pour se replier, fuir ? C’est pour circuler mieux qu’on s’y met, abattre la prétention, danser, rire, imaginer. C’est pourquoi je parle des exclus acharnés, des nomades, de tout ce qui échappe aux mailles du filet social. »

En mars 2013, nous nous retrouvions près de 150 lecteurs, toujours en alerte, pour célébrer le centième anniversaire de la naissance de Jean Sulivan, « La force d’un printemps ». À Rome, les cardinaux venaient d’entrer en conclave. Beaucoup d’entre nous songions à ce personnage du roman de Sulivan Mais il y a la mer : un cardinal quittant sa charge de prince de l’Église pour se laisser emprisonner à la place d’un pauvre. Et sans doute y a-t-il un peu du Habemus papam de Nanni Moretti dans ce récit de Sulivan, comme d’ailleurs un avant-goût du livre d’Olivier Le Gendre, Confessions d’un cardinal . Des déplacements qui devaient au fond se révéler prophétiques : n’y entend-on pas déjà retentir cet appel aux périphéries de l’existence, dont le pape François marquera immédiatement son ministère d’un style si singulier ?

Cette rencontre se déroulait en Bretagne, sur une pointe avancée dans la mer, non loin de ce lieu, à Saint-Malo, où, un peu plus de trente ans auparavant, Sulivan avait eu, un matin de Pentecôte, sur les remparts de l’aube, l’intuition de son dernier livre L’Exode ! Et que ce serait un livre d’allégresse, même s’il devait blesser. Il ne tiendrait jamais ce livre entre ses mains. La mort, en février 1980, devait le faucher avant. Mais, au moment de partir, il nous laissa là un viatique pour toutes les traversées des déserts à venir.

Exi ! Sors ! L’invitation entendue par Abraham, jaillie des entrailles mêmes de son existence, constitue ainsi pour Sulivan cet héritage joyeux qu’il s’agit de transmettre au plus vite et au plus grand nombre. La marque indélébile de ce passeur de vie qu’il fut ! Avec cette dernière parole adressée, dans l’urgence, au journal Panorama : « Le christianisme a cru qu’évangéliser c’était conduire à des croyances, faire entrer (des individus) dans un système : (évangéliser) c’est d’abord apaiser le corps (“va en paix”), c’est-à-dire dénouer, défaire la tension. » Et n’est-ce pas, comme si le centre s’était déplacé, comme si le cœur s’était ouvert, du sommet même de l’Église que l’on entend retentir aujourd’hui l’heureuse annonce : cette humble parole faisant résonner à nouveau au cœur de tout homme les pas d’un Dieu pauvre et miséricordieux ? Parole d’apaisement, d’exode et de forte espérance… L’hirondelle Sulivan, engouffrée dans le sillage creusé par la belle intuition de Jean XXIII, annonçait le printemps : espérons que la Pentecôte de l’élection du pape François l’accomplisse !

Jean Lavoué : Evrivain, Auteur de L’Évangile en liberté , Le Passeur

Tag(s) : #Spiritualité

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