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Carême, que faisons-nous de notre vie ?

(Pierre Claverie, Editorial, Journal diocésain d’Oran, Le lien, Mars 1996)

Le Carême devrait être pour nous tous le moment de regarder la mort en face. Quelle place a-t-elle dans nos vies? Pourquoi la craignons-nous tant? Ce passage vers la vie que Jésus accomplit serait-il seulement une mise en scène liturgique, comme une parenthèse avant le happy end de la résurrection? Et si la messe quotidienne était une invitation au don de notre vie, à l’amour dont on chante avec tant de légèreté qu’il est plus fort que la mort? Le Carême prend alors une importance et une gravité qui va bien au-delà de l’abstention de nourriture ou de quelque hochet de notre plaisir… Il nous pose la question essentielle : que faisons-nous de notre vie? Nous savons maintenant, en Algérie, ce que signifie « mourir de mort violente ». Avec des dizaines de milliers d’Algériens et d’Algériennes, nous affrontons chaque jour cette menace diffuse qui se précise parfois et se réalise, quelles que soient les précautions prises. Beaucoup se demandent encore – et nous demandent – pourquoi nous nous obstinons à nous exposer ainsi. D’autres nous accuseraient presque de provoquer, par notre seule présence, ceux à qui nous donnons ainsi une occasion de tuer. Et nous voilà posée la question radicale de la mort et donc du sens de notre vie. Car Dieu nous a donné la vie et nous n’avons pas le droit de jouer avec elle comme à la roulette russe en l’exposant légèrement et inutilement. Nous avons même le devoir moral et religieux de la conserver et d’assurer les conditions nécessaires de son équilibre, de sa santé, de sa fécondité. Être chrétien ne signifie pas se complaire dans le morbide, entretenir le goût douteux du sacrifice et de la souffrance, ni même « brûler la chandelle par les deux bouts », en consumant sa vie sans discernement au gré de nos pulsions, de nos passions ou de raisons obscures dont Freud a démasqué l’ambiguïté. Le signe même de la Croix peut devenir l’insupportable alibi de tortures infligées ou subies « pour devenir semblables au Christ ». Or nous nous préparons à entrer avec le Christ dans le chemin de la Passion et de la Croix. Ne pourrait-on pas reprocher aussi à Jésus d’avoir cherché le supplice et la mort en affrontant délibérément et obstinément ceux qui avaient le pouvoir de le condamner ? N’y avait-il pas chez lui le goût de la provocation et une volonté quasi suicidaire ? Pourquoi refuser l’intervention des apôtres que Pierre lui propose énergiquement à l’heure de son arrestation ? Pourquoi ne pas « fuir » comme il l’avait fait alors que, déjà, on le recherchait pour le faire mourir ? Pourquoi se taire devant Pilate qui l’interroge et s’interroge sur la culpabilité de cet agitateur religieux qui lui est livré par le clergé juif ? Pourquoi, enfin, ne pas avoir recours aux « légions angéliques » du Dieu Sabaoth pour anéantir les forces du mal qui écrasent l’innocent, bouc émissaire des violences de l’ordre social, politique et religieux ? À un degré moindre, les mêmes questions pourraient nous être posées mutatis mutandis. Les musulmans ont résolu le problème en rejetant la crucifixion, indigne d’un Envoyé de Dieu. Le mystère de Pâques nous oblige à regarder en face la réalité de la mort de Jésus et de la nôtre, et à rendre compte de nos raisons de l’affronter. Ce faisant, nous mettons au jour nos raisons de vivre. Si nous ne prenons pas fermement appui sur ce que certains appellent le « roc d’être » en nous, notre vérité la plus profonde, celle sur laquelle se fondent nos choix les plus décisifs, nous serons vite désemparés, découragés, désespérés. Dans ce domaine, il est vrai, les évidences ne sont pas claires et les illusions sont faciles : nos raisons sont tellement mêlées et changeantes. Mais, au moins, pouvons-nous tenter de « faire la vérité » pour discerner ce qui n’est qu’agitation, bruit, désir de plaire et d’être reconnu de ce que Dieu nous appelle à être, puisque nous sommes aussi croyants et que Jésus est pour nous « le chemin, la vérité et la vie ». Les ébranlements et les appauvrissements que nous imposent des circonstances difficiles peuvent être bénéfiques s’ils dissipent les illusions et les faux semblants. Ce sont autant de « morts », d’arrachements douloureux, parfois, sans lesquels nous risquons de vivre à la surface de nous-mêmes, uniquement préoccupés des apparences et exposés à tous les effondrements. Notre vie peut alors devenir plus juste, plus forte, plus vraie. Tout cela s’accomplit dans le mystère pascal. Non pas seulement dans ces jours où la vie et la mort s’affrontent au Golgotha, mais dans le mouvement de toute l’existence croyante qui se déroule sous le signe du passage de la mort à la vie. La mort n’est plus alors la clôture sur laquelle vient buter toute espérance, mais le seuil d’une vie nouvelle, plus juste, plus forte, plus vraie. Elle n’est plus la négation de la vie, mais la condition de sa croissance et de sa fécondité. Qui veut vivre, au plein sens du mot, sait la nécessité des ruptures et des morts où l’on a l’impression de tout perdre. Pas de vie sans dépossession, car il n’y a pas de vie sans amour ni d’amour sans abandon de toute possession, sans gratuité absolu, don de soi-même dans la confiance désarmée. Aimer quelqu’un, n’est-ce pas le préférer à sa propre vie ? Sans la mort il n’y a rien que nous puissions préférer à nous-mêmes. Être prêt à donner sa vie pour quelqu’un est bien la preuve décisive de notre amour. En deçà de ce don, nous n’avons pas encore aimé, ou du moins nous n’avons aimé que nous-mêmes.

(Pierre Claverie, revue du diocèse d’Oran – avril/mai 1996)

C’est une grave erreur d’appeler le Ramadan : Carême musulman, comme on l’entend souvent. Le Ramadan est le mois sacré de la révélation : le jeûne est d’abord destiné à disposer les croyants à recevoir la totalité du Coran récité chaque soir jusqu’à la nuit du Destin. C’est aussi un mois d’action de grâce et de fête pour ce don de Dieu qui rassemble la communauté musulmane. Cette loi divine est à observer avec rigueur. Le Carême chrétien est, quant à lui, une préparation à recevoir la vie nouvelle que Dieu donne aux croyants par la mort et la résurrection de Jésus. Il ne s’agit donc pas d’abord d’obéir à une loi, mais de se disposer à recevoir la loi intérieure de l’Esprit Saint. Le Carême est donc un temps pour se rendre disponible, attentif et accueillant à la présence et aux appels de Dieu afin de nous laisser transformer par Lui. Il s’agit de faire la vérité dans notre vie L’homme ne vit pas seulement de pain : par là, Jésus désigne toutes les richesses matérielles, nécessaires mais non suffisantes pour nourrir la vie et lui donner un sens. Pour autant, il ne s’agit pas de renoncer aux biens, à la connaissance ou à la science et encore moins à la responsabilité. Le Carême n’est pas un temps où l’on se soustrait à ses obligations, engagements personnels ou familiaux, travail professionnel, services... pour s’adonner à la pratique religieuse. Au contraire, il s’agit de faire la vérité dans notre vie, en l’arrachant à ce qui la retient prisonnière pour la livrer à Celui qui est la source de sa liberté et de sa fécondité. Plus qu’à un effort pour conquérir une récompense divine, Dieu nous invite à l’abandon. Mais nous savons bien que cet abandon ne peut se faire sans ascèse car nous préférons souvent les chaînes de l’esclavage aux risques de la liberté. Se priver de manger n’est pas le plus important Le jeûne chrétien s’inscrit dans cette perspective. Chacun et chacune doit discerner ce qui pèse le plus sur sa vie pour s’en libérer. La privation de nourriture est un aspect de cette ascèse mais elle n’est pas le plus important. Il y a des gens qui ont faim malgré eux parce qu’ils n’ont pas de quoi vivre. Imposer un jeûne aux riches pour leur rappeler cette réalité et la nécessité de la justice et du partage : c’est là que le jeûne trouve une de ses significations essentielles aux yeux de Dieu. Il en va de même pour toutes les privations que nous pouvons et devons nous imposer : riches ou pauvres, nous avons toujours un « excédent de bagages » qui nous entrave dans notre marche vers les autres. Tout cela implique une réelle dépossession de notre désir d’accaparement, de domination et de jouissance. Il y a bien une ascèse de l’amour.

Tag(s) : #Spiritualité

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