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Lumière du Carême !

(Nathalie Nabert, Doyen de la faculté des lettres de l'Institut catholique de Paris, La Croix, 13/2/2002)

Dans son lent pèlerinage vers l'humanité, Dieu ne brise rien, n'impose rien, caché dans les obstacles, épousant toutes les disgrâces et se perdant en l'homme pour se laisser retrouver par lui, là où gémit la souffrance. Dieu crie dans l'homme séparé. Il crie à son coeur égaré qu'il ne l'abandonne pas : « Revenez à moi de tout votre coeur, dans le jeûne, les larmes et le deuil ! » « Revenez au Seigneur votre Dieu, car il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d'amour. » (Joël 2, 12-13.) Et ces paroles sont comme la puissance de l'aube sur la nuit divisée de l'être. Elles bénissent les plaies, illuminent le doute et guérissent du malheur. Elles appartiennent aux temps de la grâce et de la réconciliation, marqués par les cendres de la montée au Golgotha et par les eaux fertiles du baptême. Elles nous font entrer sans bruit dans le jeûne de la Passion qui écarte, met en réserve, éprouve dans le silence et transforme le don de soi en une rencontre miséricordieuse : l'indicible engagement dans le don de Dieu. Ainsi passons-nous de la mort à la Résurrection entre les deux colonnes du dépouillement et du renoncement, dans l'ombre étirée du Christ revêtu de notre humanité. La lumière du Carême est cette présence discrète de Dieu, agenouillé dans le Christ humilié, qui nous mène au désert avec des larmes d'amour et de confiance, dans la tendresse du coeur et la nuit de l'esprit comme Moïse au mont Sinaï : éclairé et non pas ébloui, fécondé et non pas écrasé par la nuée qui l'enveloppe, purifié et non pas glorifié par la splendeur divine. Dieu marche ainsi en nous, du pas respectueux des humbles que l'oeil ne voit pas, que l'oreille ne perçoit pas, mais qui murmure en chacun : « Laissez-vous réconcilier avec votre Dieu. » (2 Corinthiens 5, 20.) Cette humilité de Dieu est le vêtement de sa miséricorde, la parure de sa divinité, ainsi que l'écrivait Isaac le Syrien, au temps des Pères de l'Eglise, pour éclairer le mystère de l'abaissement de Dieu dans l'homme : « D'elle s'est revêtu le Verbe fait chair, à travers le corps duquel elle est devenue nôtre. Quiconque s'en revêt réellement s'assimile à celui qui est descendu de sa splendeur, en recouvrant sa gloire d'humilité, afin que la création ne fût point consumée par sa vue trop manifeste. » (Isaac le Syrien, Sentences, traduction de M. Hotman de Velliers, Ed. Paix, 1993.) Si Dieu ne s'était pas dérobé aux regards de Moïse pour le faire entrer dans la patience de son amour ; s'il ne s'était pas révélé progressivement dans l'histoire de l'humanité, attendant chacun sous l'épais manteau des doutes et des contradictions ; s'il ne nous avait pas oint, de toute éternité, de sa grâce d'adoption conduisant pas à pas l'enfant chaotique et hébété des origines vers l'enfant ténébreux, mais transfiguré, des fins dernières alors, l'invitation à le rencontrer au désert n'aurait pas été ce regard d'amour prolongé de l'un en l'autre, ce chant de reconnaissance du Père qui se tient là, invisible, dans le secret de la prière, moins palpable qu'un battement d'ailes, mais debout dans le silence de l'évidence, éprouvant la fidélité et recherchant la simplicité de l'amour qui donne et se donne sans rien retenir : « Nourrissez sur le Seigneur de droites pensées et cherchez-le en simplicité de coeur », dit le Livre de la Sagesse, « car il se laisse trouver par ceux qui ne le tentent pas, il se révèle à ceux qui ne lui refusent pas leur foi » (Sagesse 1, 12). Le temps du Carême est ce balbutiement de l'être renouvelé devant l'infini bonté de Dieu : un Dieu qui ne force pas les âmes, mais les accueille librement, étant là de toute éternité, dans le sommeil de l'esprit. Il est ce retour à l'enfance émerveillée, glissant sa main dans la main du Père retrouvé. Ainsi le Carême monte en nous comme un désir d'innocence qui va nous pétrir, nous coucher entre les rives de l'orgueil et de la pauvreté intérieure, et nous relever vivants et purifiés entre les bras du Christ, invisibles à nous-mêmes, ayant mêlé nos ombres à la lumière de Dieu et à la nuit de Jésus, avec cette simplicité du coeur dénudé qui ne dit plus rien, qui ne désire plus rien que ces eaux mêlées de la vie divine et qui, dans sa prière, s'élève jusqu'à la coupe.

Tag(s) : #Spiritualité

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