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Réparer les hommes !

(Claire Marin, Philosophe, Forum et débats, La Croix, 26 Mars 2013) Le très bel ouvrage de Maylis de Kerangal, Réparer les vivants , tire son titre d’une citation de Platonov : « Enterrer les morts et réparer les vivants. » Il paraît essentiel de penser ensemble ces deux moments de la citation, ce que fait d’ailleurs ce roman avec beaucoup de subtilité et d’émotion. L’enjeu est bien de ne pas occulter la double réalité de notre rapport à la vulnérabilité, à la blessure, à la maladie. La tentation est grande, en effet, de se tourner vers la médecine avec l’espoir qu’elle nous répare et éloigne l’épreuve de la souffrance et la réalité de la mort. De nombreuses avancées biomédicales nous promettent des possibilités inédites : remplacer sans séquelles des organes ou rétablir des connexions neuronales défaillantes. Il n’est pas anodin que le modèle mécanique soit si prégnant dans le vocabulaire médical : on parle de la réparation des tissus ou d’une chirurgie réparatrice comme si la guérison était retour à l’identique des données biologiques, restitution de l’état antérieur. Georges Canguilhem, philosophe et médecin, avait pourtant bien souligné cet impossible Pourtant, nous ne réussissons pas à nous défaire de cette idée rassurante d’une remise à zéro des compteurs physiologiques. Et notre imaginaire se nourrit des différents progrès de la science médicale pour repousser dans un avenir vague et indéfini l’idée, de plus en plus évanescente, de notre mort. C’est pourtant bien ce fait, dans sa brutalité, qu’il faut continuer à réfléchir. Ces avancées extraordinaires de la médecine, dont on ne peut évidemment que se réjouir, ne doivent pas pour autant nous détourner de la réalité moins spectaculaire d’une autre médecine, plus humble, moins télégénique, où le soin n’est pas dans la prouesse technique mais essentiellement dans la présence, dans l’attention, dans des gestes d’une grande simplicité mais devenus vitaux pour le malade qui ne peut espérer de guérison miraculeuse. Dans ce dénuement technique, la médecine retrouve sa dimension première de secours, réponse à un appel à l’aide. Elle renoue avec sa fonction de relation humaine fondée sur l’empathie. Ce sont bien ces questions qui se posent aujourd’hui à la réflexion contemporaine : comment accompagner quand on ne sait plus guérir ? Il me semble qu’il faut alors entendre l’autre sens de la réparation : celui d’une réparation symbolique, où le mal n’est pas évité puisqu’il a déjà eu lieu, mais où il est repensé, réfléchi et où l’on essaie de définir un geste qui, s’il ne console pas de la perte, en reconnaît la douleur. Ce n’est qu’en continuant à enterrer les hommes que l’on peut réparer les vivants. Ce n’est qu’en s’efforçant de penser la mort, en la ritualisant, en l’inscrivant dans l’horizon de nos existences plutôt qu’en essayant de la refouler derrière l’image des machines infaillibles que seraient devenus nos corps, que nous réparerons nos blessures liées à la perte et la disparition. Réparer les vivants, c’est en prendre soin dans un double sens : certes en s’efforçant de réduire la douleur et le handicap par nos savoirs et nos techniques, mais aussi en transformant le sens d’une souffrance par un travail symbolique, par un questionnement et une réflexion. C’est aussi et surtout par la pensée et le dialogue que les hommes se réparent.

Tag(s) : #Questions de société

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