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Un temps pour apprendre à vivre
(La Croix Frédéric Boyer. 15/2/1997)

 

Nous voici en Carême.

Quelqu'un, vous ou moi, s'avance et dit :

« Je voudrais apprendre à vivre enfin.»

 

Et si c'était cela, la question du Carême ?

Sait-on jamais ce que c'est que vivre ?

Peut-on l'apprendre de soi-même, tout seul ?

N'est-ce pas ça, la tentation suprême apprendre à vivre tout seul ?

 

Vivre ne s'apprend que de l'autre et par la mort.

 



(Photo : Michèle, Au terme d'une randonnée)

C'est, je crois, la signification profonde des tentations du Christ au désert,

épisode évangélique qui ouvre sa vie publique et le Carême du chrétien.

Tout se passe comme si, à travers le Carême,

on devait déjouer l'illusion

qu'il existe des réponses pleines à la question de l'existence humaine

comme la magie, les miracles, la puissance...

 

Des réponses qui nous éviteraient le souci des autres et du monde,

qui nous éviteraient la mort.

 

L'éprouveur, c'est nous,

qui voulons un Dieu qui réponde dès que ça ne va pas,

qui fasse des miracles, des démonstrations de force,

qui s'explique, voire se justifie !

Nous le croyons souvent silencieux.

 

Dieu n'est pas silencieux,

Dieu est au désert  non pas loin de nous mais,

au contraire, là où nous ne pensions pas qu'il irait,

là où nous-mêmes nous refusons de penser qu'il y va de notre existence,

et peut-être de notre salut :

dans notre nudité, notre faiblesse, dans nos errances, notre désert.

 

Dieu n'est pas dans les réponses pleines,

il nous oppose, comme à Job, les merveilles

et l'étrangeté de la création, des monstres, des énigmes.

 

Et l'énigme n'est pas de changer les pierres en pain ;

l'énigme de l'existence est dans l'existence elle-même,

rappelle avec persuasion le Dieu incarné.

 

La leçon de vie du Carême est celle-là :

il ne suffit pas de passer par un commencement,

il faut encore porter ce commencement

jusqu'aux extrêmes, tout au long de l'existence.

 

Au Carême, Dieu est seul avec nous et nous ne le savons pas.

Nous l'attendons ailleurs.

Lui résiste près de nous.

On dit : Jésus résiste aux tentations.

 

Le Carême nous appelle à apprendre à vivre très modestement,

sans grande leçon de bravoure finalement,

mais par de petits actes de résistance individuelle

à opposer à la tentation du pouvoir, de la magie ou de l'irrationnel.

 

Le Dieu du Carême, je l'entends me dire :

« Tu n'as pas fini d'apprendre à vivre ;

tu n'es jamais quitte de ton devoir de résistance.

Tu apprends à vivre dans la vie des autres et dans l'amour du réel. »

 

En ce sens, je dis que le Carême est un temps

pour apprendre ce que c'est qu'apprendre à vivre,

au coeur de notre histoire collective et terrestre.

 

Quand on dit que Dieu est seul au désert,

on se souvient que l'Un est devenu corps humain ;

et, dans ce Corps de Dieu seul au désert,

 il y a chaque corps humain rappelé à sa singularité, à sa solitude, à son désir.

 

Au Carême, on peut comprendre

qu'aimer Dieu c'est oser se fier à la Parole

qui n'est pas une parole magique, une parole de séduction,

mais bien une parole de confiance en qui existe,

en qui apprend à vivre parmi les autres.

Qu'aimer l'autre, c'est ça aussi.

 

Jésus n'a rien opposé d'autre à l'éprouveur

que la Parole,

celle de son Père,

celle transmise par des générations humaines.

Une parole qui se consume,

qui brûle et qui se disperse.

Cette parole des Cendres

n'est pas dans les puissances imaginaires.

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