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(Jean-Claude Guillebaud, essayiste, La Croix 2/4/2009)

Ce trouble, ce tourment, cette souffrance qui habitent beaucoup de catholiques depuis fin janvier, il faut essayer de les mettre à distance, de les extraire du tohu-bohu quotidien, de les laisser refroidir. Seuls le recul et le calme peuvent nous permettre d’y voir plus clair. Au fond, notre trouble est d’autant plus difficile à vivre qu’il est ambivalent. Nous sommes d’abord embarrassés – c’est un euphémisme – par ce qui nous apparaît comme une crispation dogmatique du Vatican. Au-delà des cafouillages désastreux de la communication, nous voyons poindre un pontificat plutôt traditionaliste, et les craintes exprimées ici et là au sujet d’un possible oubli de Vatican II ne sont pas absurdes.

Dans le même temps, cependant, nous sommes meurtris de voir Benoît XVI victime d’une campagne médiatique souvent injuste et parfois même haineuse. Ainsi donc, tout en critiquant certaines positions de la Curie romaine, nous prenons aussi pour nous les flèches qui sont lancées contre le pape. Oh, ces humoristes carnassiers qu’on entend clabauder du matin au soir! Nous voilà, nous catholiques laïcs, dans de beaux draps! Certains sont tentés de quitter l’Église sur la pointe des pieds; d’autres voudraient au contraire qu’on suspende le lynchage meurtrier du Souverain Pontife. Cette douleur, comme Janus, a donc deux visages. D’un côté comme de l’autre, elle nous fait mal. Est-il imaginable d’en sortir ?

Je crois que oui. Un peu de distance historique, d’abord, nous permettra de nous remettre en mémoire une évidence. Ce n’est pas la première fois, loin s’en faut, que des catholiques se trouvent en délicatesse avec Rome. En dix-sept siècles, on peut même dire que c’est arrivé assez souvent. Les contemporains de Pie IX, au XIX siècle, n’étaient pas tous séduits par son Syllabus qui dénonçait roidement les idées modernes. De la même façon, certains contemporains de Pie XII regrettaient Pie XI et sa condamnation sans équivoque du nazisme («Nous sommes spirituellement des Sémites»). Bref, la papauté est – aussi – une très imparfaite institution humaine. Or, pour reprendre un mot fameux de François de Sales, «partout où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie ». En tant que telle, l’institution est soumise légitimement à la critique de ses propres fils.

Plutôt que de voir dans ces divorces sporadiques une catastrophe, mieux vaut comprendre qu’ils structurent toute l’histoire du christianisme. À côté d’un christianisme de la puissance et de l’institution, il y a toujours eu un christianisme de la protestation, lequel n’épargna jamais l’institution elle-même. Or, c’est pourtant de l’Église que les protestataires étaient les enfants, c’est d’elle qu’ils procédaient. Pendant des siècles, l’histoire du christianisme s’est organisée autour de cette étrange – et magnifique – synergie entre « protestation évangélique » et « organisation ecclésiale ».

La parole vive, celle qui entretient le « feu » évangélique, a le plus souvent circulé dans les marges de l’Église, quand ce n’est pas en réaction contre le conservatisme ou la sclérose de cette dernière. Ce sont les protestataires et les mystiques qui ont transmis le feu de la Parole. Ils furent parfois tenus en lisière. Leur prophétisme incandescent risquait, il est vrai, d’incendier le bel ordonnancement clérical. Mais ces témoins essentiels auraientils pu exister sans l’institution ? Bien sûr que non. C’est à la table commune qu’ils s’étaient d’abord nourris. C’est au sein de l’Église, et par elle, qu’ils avaient accédé à la parole évangélique. Leur révolte – celle de François d’Assise ou celle de Thérèse d’Avila – était celle d’un enfant rétif à l’autorité de sa mère.

L’extraordinaire longévité du christianisme trouve là son origine: une institution périodiquement réveillée par ses propres dissidents. Sans la protestation venue des marges, le message se serait affadi ou même éteint. Mais sans l’Église, il n’aurait pas été transmis. Dissidence et institution sont comme l’avers et le revers d’une même vérité en mouvement.

Une institution, quelle qu’elle soit, est toujours tentée d’obéir à un syndrome de rigidité et de «persévérer dans son être». Sa pente naturelle consiste à opposer sa propre immobilité au mouvement, à préférer le souci de conservation au progrès et l’ordre social à la liberté. Dans le même temps, l’Église reste pourtant notre maison commune. Fût-elle rébarbative, disciplinaire, elle est aussi une académie où s’apprivoise et s’éduque notre foi. Elle a été mille fois confrontée aux tentations sectaires, hérétiques ou intolérantes. Elles a engrangé, au fil des siècles, un corpus de réflexions, d’argumentations et d’expériences qu’on serait fou de jeter dans l’oubli. Elle propose ainsi, d’un siècle à l’autre, une propédeutique (du grec paideuein : enseigner) de la foi.

Notre foi a besoin d’elle. Faute de cela, le croire n’est plus qu’une passion incertaine qui sautille et batifole avant de courir vers l’abri d’une secte, d’une tribu ou d’un groupuscule. « Le verbe croire, écrivait Emmanuel Levinas, ne se conjugue pas à la première personne du singulier mais du pluriel. »

L’Église, parfois, nous déconcerte ou nous révolte, mais nous restons ses enfants.

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