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La nouveauté n’est pas une girouette au gré des vents, mais ce qui offre une saveur unique à l’existence.

(Sœur Véronique Margron, théologienne moraliste, La Croix 07/04/2009)

Nous sommes troublés. Je partage avec nombre de croyants une inquiétude pour mon Église. Message brouillé et, plus grave, actes et discours que beaucoup vivent comme une dureté de cœur. Une dureté qui va à l’encontre de toute l’histoire d’une bienfaisance inventive dont l’Église a fait preuve depuis ses commencements. Comment ne pas souffrir, alors ? Surtout pour ceux qui peinent déjà et risquent de se sentir exclus ou désespérés.

Faut-il se taire et attendre que l’orage passe, y compris celui des médias ? Mais que deviennent les croyants déboussolés et tentés de quitter la barque ? Je ne peux me résigner à leur départ sous prétexte qu’il se fait sans bruit.

Faut-il justifier toute prise de parole ? Y compris quand elle entre en grave tension avec la conscience ? Ce serait mentir et entrer dans cette « langue de buis » que tant nous reprochent. Le croyant se doit de pratiquer la vertu biblique d’hospitalité à l’égard de l’autorité. Le faire avec droiture et humilité. Se laisser toucher et transformer, comme quand on accueille un hôte. Mais cette hospitalité indispensable ne peut me demander d’être en porte-à-faux avec le cœur de mon intelligence croyante. La tradition théologique témoigne du caractère indépassable qu’elle accorde à cette voix intime à tout homme qu’est sa conscience, à la mesure même où elle travaille à être éclairée. Que me reste-t-il ? Revenir aux fondations. M’y tenir. Non pour me crisper, mais pour au contraire reprendre force et courage pour le Dieu que j’aime et cherche. Pour tant de visages qui me sont chers, connus ou non.

La Bonne Nouvelle de Jésus est ma vie. Elle m’assigne à une obsession : rendre compte au temps qui est le mien, à des femmes et hommes perclus de douleurs ou hantés par des interrogations essentielles, que la Parole du Christ est neuve. Que la nouveauté n’est pas une girouette au gré des vents, mais ce qui offre une saveur unique à l’existence. La passion de mon Dieu est de rendre la vie heureuse. En cette modernité.

Où demeurer, alors, pour retrouver le souffle ? Au pied de la croix de mon Seigneur. Non avec un goût pour le morbide, l’échec et la souffrance. Mais parce que la croix du Christ sauve de la désolation, de la fatalité. Elle seule. Je ne retiens ici qu’une des paroles attribuées à Jésus sur la croix. Elle se trouve dans l’Évangile de Jean : « Femme, voilà ton fils, et toi, voici ta mère » (Jn 19, 26). La Tradition dira avec force que c’est là que naît l’Église : au moment où le Christ promet à Jean et Marie un attachement nouveau, inconditionnel, réciproque, ouvert. Ne pas demeurer figés dans la mort de celui qui est pourtant tant aimé, mais recevoir la force de se retourner vers la vie. Résurrection, déjà.

Jésus n’efface pas ce qui s’est passé. Il sait par qui il a été trahi, renié, délaissé. La communauté qui prend naissance en cette heure du Vendredi n’a pas à se glorifier de sa fidélité ou de sa grandeur, loin s’en faut. C’est dans le plus humble, le plus vil même, aux yeux de tous alors, qu’elle vient au monde. C’est pourtant bien là que s’inaugurent les temps nouveaux. Ma force aujourd’hui est de demeurer au pied de la croix – non sur la croix, car la place est occupée par celui qui a épousé l’humanité souffrante. Le lieu de l’Église est d’être devant le bois où le fils bien-aimé donne tout, où coulent le sang et l’eau, sources de l’espérance.

L’Église n’est là que pour servir ce roi très bas. Elle ouvre à une autre fraternité, qui n’est pas celle du sang. Jésus ne retient pas ceux qu’il aime dans les rets de sa mort. Au contraire. Vivre en Église, c’est, au nom du Christ, encore et toujours refuser la malédiction, être des inventifs qui se retroussent les manches, partagent leur fragilité et leur force, par passion pour ce monde où Dieu se tient.

Ne pas déserter l’essentiel compagnonnage d’humanité. Compagnie avec un larron, un centurion, des femmes ; avec ceux qui apparaissent peu fréquentables. Je me souviens de ces paroles fondatrices de

Pierre Claverie (1) : « La croix, c’est l’écartèlement de celui (Jésus) qui ne choisit pas un côté ou un autre, parce que s’il est entré en humanité, ce n’est pas pour rejeter une partie de l’humanité. Alors, il est là et il va vers les malades, vers les publicains, vers les pécheurs, vers les prostituées, vers les fous… »

Alors, oui, je demeure en cette Église, peuple de pécheurs dont je suis. En dehors d’elle, je ne saurais comment annoncer l’Évangile de bonté qui s’adresse à chacun tel qu’il est. En cette époque où nous sommes, si nous voulons bien l’aimer avant de la juger.

Il est des nuits où plus grandchose ne nous tient. Où ma vie me semble en faillite. Peut-être comme ce monde, ou comme une image de mon Église. À l’heure de la peine, nos activités ou nos engagements paraissent relatifs, parfois dérisoires. Demeure la croix du Christ, car elle me tire vers la vie. Elle me recueille, mais aussi m’expose : il me faut me décider pour le Christ et, inséparablement, en faveur des hommes de mon temps.

Ma raison d’espérer ? Dieu ne reprend pas sa parole : il sera avec nous chaque jour, et personne ne peut nous ravir sa joie.

(1) Ce dominicain, évêque d’Oran, sera assassiné le 1 er août 1996, avec son chauffeur, en rentrant à l’évêché après des négociations pour la paix en Algérie.

 

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