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(François Cassingena-Trévedy, Sermons aux oiseaux, Ed. Ad Solem, 2009, p 259-262)

Au menu d'un déjeuner sur l'herbe inespéré, il leur avait servi des nourritures simples, des nourritures saines : des pains et des poissons ; et puis, tirées de son inépuisable vivier intérieur, il leur avait ensuite servi en abondance des paroles crues, des paroles saines comme des produits maraîchers : "Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle" (Jn 6,54). Il leur avait fait, sur fond de collines, et de lac, et de ciel, le dessin d'un très vaste échange, d'une merveilleuse solidarité biologique entre le Père et lui, et entre lui et nous : " De même que le Père-le-Vivant m'a envoyé et que je vis par le Père, celui qui me mâche vivra par moi." (Jn 6,57). C'était clair ; c'était simple ; c'était sain. Et voilà que maintenant, la messe finie, ils se dispersaient. Pis encore, à partir de ce moment-là, ses disciples firent marche arrière et ne se promenèrent plus avec lui (Jn 6,66). Ils le laissaient au bord de l'abandon et - qui sait ? - même, au bord de larmes que l'on ne voyait pas et qui ne faisaient pas de bruit. A vrai dire, ce genre d'accident arrive couramment à la Parole. Il arrive tous les dimanches. Il arrivera certainement aujourd'hui. Coutumier à la Parole, cet accident-là arrive très ordinairement à ceux qui la portent. A ceux qui la portent par obligation, déjà, pour ne rien dire de la déconvenue que subissent, tout bas, ceux qui la portent par grâce et par feu intérieur. Avec son histoire d'homme comestible, il les avait mis - il nous met - en demeure de choisir entre deux systèmes, entre deux cités, entre deux civilisations. L'une consiste, nous le savons tous d'expérience et de complicité, à manger les autres de toute manière (c'est la loi du plus fort) ; l'autre, qui nous scandalise et nous effraie, consiste à se donner soi-même à manger aux autres comme du bon pain (car, nous l'oublions trop, ou nous ne voulons pas le voir à travers nos eucharisties de pure formalité), c'est chacun de nous qui, par lui, avec lui et en lui, est appelé à devenir généreusement comestible : comment le monde saura t-il quel bon goût a Jésus-Christ, si nous ne lui donnons pas à pressentir dans le nôtre ? Bref, tous se dispersaient. C'était trop cru ; et puis c'était trop long. " Non vraiment, il n'a pas les pieds sur terre ! disaient-ils - disons-nous. D'ailleurs nous avons des courses à faire, nous avons des invités, nous avons des obligations, éventuellement des divertissements obligatoires. Nous écouterons une autre fois." Autant dire que nous n'écouterons jamais.

Le même accident de la Parole arriva un jour à Paul sur l'Aéropage d'Athènes (Ac 17,32-33). Jésus parlait de l'eucharistie, Paul de la résurrection : tout se tient ensemble. Tout est tenu ensemble par ceux qui ouvrent leur coeur, rien n'est tenu ensemble par ceux qui le ferment.

Il les a mis en demeure de demeurer en lui (Jn 6,56), et ils se sont dispersés, chacun à son propre domicile et à son propre festin. Cette fraction du pain qu'il leur a esquissé du geste et de la parole n'a abouti qu'à une fraction de la majorité qui, mise à bout par son langage, a crié à l'anthropophagie et à la mégalomanie. Ce Corps du Seigneur que Paul invitera plus tard à discerner (1 Co 11,29) vient d'opérer entre les simples badauds et les vrais disciples un discernement. Et voilà que, sur la question discriminatoire de Jésus, Pierre, jetant un coup d'oeil sur le vide qui se fait soudain à la ronde, et prenant la mesure de l'errance et de la déroute possible, Pierre fait ici une "confession" : version johannique de celle que les synoptiques mettent dans sa bouche à Césarée de Philippe (Mt 16,16 ; Mc 8,29) : Seigneur, à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle !

Ainsi donc, par-delà les paroles sous-alimentaires dont le monde se repaît et dont nous nous repaissons trop souvent, oui, même nous qui faisons profession de spiritualité, il existe une Parole infiniment nutritive qui coule de source et qui abreuve ! Ainsi, par-delà nos à peu près, nos fratras intellectuels et toute cette foire d'idéologies et de systèmes qui font une universelle banqueroute, il existe une Vérité vive et personnelle (Jn 14,6), une Raison chaleureuse à laquelle on peut se rendre, un TU véritable, à la fois vulnérable et fort, un TU que l'on peut atteindre et tâter et tutoyer ! Jésus-Christ seul à raison, Jésus-Christ seul est Raison, lui qui a fait de sa propre chair et de son propre sang les premisses de toute sa logique. A qui d'autre irions-nous ? Ajoutons : avec qui d'autre irions-nous ? Car le même est ici le Compagnon et le But.

Mais du moment que Jésus-Christ a installé Pierre comme fondement (Mt 16,18), il lui a aussi donné les paroles de la vie éternelle qui sont siennes, et les clefs (Mt 16,19) qu'il a mises en ses mains sont celles de son propre langage. A qui irions-nous désormais, sinon à Pierre ? A qui nous rendrions-nous, sinon à l' Eglise qui se lève et qui répond, en Pierre, comme un seul homme ? On ne se rend pas à l'Eglise comme à une boutique mais comme à une Personne ; on ne se rend pas à l'Eglise - je veux dire au mystère intime de l'Eglise - par les considérations de la sociologie et les statistiques, mais par la foi. Qu'on n'aille pas se méprendre ici néanmoins : en faisant la part si belle à Pierre et à toute l'Eglise , en lui, comme une seule grande Personne, nous n'entendons point conforter une certaine prétention séculière de l'institution qui lui a été maintes fois si funeste, mais plutôt manifester la réalité théologique dans la nudité de sa plus simple expression. Encore que Jésus-Christ les lui ait bel et bien données (Jn 17,8) en effet, l'Eglise ne dit pas - et ne dira jamais : " J'ai les paroles de la vie éternelle", mais, se tournant vers Jésus-christ à la face du monde, elle lui déclare publiquement : Tu as les paroles de la vie éternelle. Loin de confisquer pour elle-même  l'usage de la première personne, l'Eglise n'a d'identité et d'autorité que dans le tutoiement de Jésus-Christ. Dans sa liturgie, dans sa mission et à travers toutes les manifestations de son essentielle sainteté, l'Eglise, extraite de ce monde même, n'a de respiration et de vie que dans le tutoiement de son Seigneur. L'Eglise n'a d'autorité qu'en référence à celle de Jésus-Christ, qu'en "conférence" avec celle de Jésus-Christ, puisqu' aussi bien Jésus-Christ n'a rien à faire du psittacisme : il ne veut que des hommes de Parole, c'est-à-dire des hommes qui répondent en face, comme Pierre, quand Il parle. L'Eglise ne possède pas la Parole, car la Parole vive elle-même finit par pourrir, comme la manne (Ex 16,20), dès lors qu'on la met en conserve et au possessif, au lieu de la vivre et de la donner ; elle n'est pas davantage le pur et simple enregistrement de cette Parole, de si haute fidélité qu'il soit. Non, décidément, elle ne dit pas, au passé : "Il a eu les paroles de la vie", mais, au présent : Tu as les paroles de la vie, et c'est comme cela qu'elle va, comme cela qu'elle vit elle-même.

Seigneur, à qui irions-nous ? ... Pierre tire ici la conclusion pratique de tout un chemin qu'il a déjà parcouru, sans apercevoir à cette heure, sans doute, le terme pascal de celui qu'il doit parcourir encore. N'importe : il y a dans sa "confession" tout un itinéraire en perspective et toute une reddition. Car aller à Jésus-Christ, se rendre jusqu'à Jésus-Christ, c'est se rendre à lui et capituler entre les mains du Père qui nous récapitule en son Christ (Ep 1,10). Itinérante dans la foi, l'Eglise est tout entière dans cet "allant" ; humble servante de la Parole, elle est tout entière dans cette reddition. Si nous réalisions quelle plénitude de grâce c'est que de tutoyer Jésus-Christ - oui, rien que de le tutoyer comme on respire -, et quelle plénitude de vérité ce simple tutoiement instaure au monde, avec quelle joie indicible et glorifiée, pour reprendre les mots de Pierre encore (1 P 1,7), nous dirions chaque dimanche : Je crois en l’Eglise ! - Amen.

 

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