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2009-03-07-048.JPGLes habitués de ce Blog ne seront pas étonnés...il entre en silence pour quelques jours...
Un texte de Sylvie Germain afin de peut-être faire un bout de chemin ensemble ces prochains jours.

(Conférence Sylvie Germain, Novembre 2009, Monastère Urt)

Le silence, au sens où Zundel, et tant de mystiques avant lui, l'a célébré, est une passion active qui exige vigilance et patience. C'est une passion en tension de veille, qui ne congédie pas la volonté, mais qui emploie celle-ci 'en douceur', en finesse, et en use de façon en apparence paradoxale, c'est-à-dire qu'alors la volonté ne s'exerce plus en tant que force de conquête, force souvent vite menacée d'orgueil, de crispation, mais en tant qu'énergie d'endurance, de constance. Car on ne contraint pas le silence à venir et à s'établir: on ne peut que se mettre en condition de le recevoir, en état de disponibilité et d'hospitalité intérieure, ce qui nécessite beaucoup d'attention et de persévérance, et surtout d'humilité. Humilité d'un retrait de soi à opérer au-dedans de soi-même, d'un long évidement de son 'moi', d'un grand allègement de son esprit à désencombrer et de ses sens à épurer et aiguiser à la fois. Le silence, pour advenir et se déployer, a besoin d'espace, d'un vaste et calme espace intérieur, il ne supporte aucune pression. " A qui résiste, le monde n'advient pas. Et à qui comprend trop, l'éternel se dérobe ", dit Rilke dans l'un de ses poèmes, (1) rejoignant ainsi l'intuition de Maître Eckhart qui prônait la fécondité spirituelle du non-vouloir, en correspondance avec le non-savoir et le non-avoir, les trois étant organiquement liés : " Aussi longtemps que vous avez volonté d'accomplir la volonté de Dieu et avez le désir de l'éternité de Dieu, aussi longtemps vous n'êtes pas pauvres ; celui-là est un homme pauvre qui ne veut rien et ne désire rien. " (2) Le silence relève donc d'une volonté 'pauvre', c'est-à-dire humble, grande ouverte à ce qui la dépasse, et, d'un seul élan, qui la creuse et la comble, la met en mouvement et en attente, en latence. Et qui la fait entrer en résonance. Une volonté pauvre est une volonté souple, de la souplesse de l'argile dans laquelle des mains inspirées peuvent modeler des formes neuves, créer de la beauté, faire surgir de l'imprévu. Une volonté pauvre est une volonté libre, riche de possibles en abondance. " Dieu se révèle à celui qui fait taire en lui tout le bruit qu'il fait intérieurement avec lui-même. (…) Ne jamais faire de bruit avec soi et autour de soi. C'est là le chemin de la vraie Musique et de la vraie Liberté ", disait Zundel. (3) Le silence est en rapport et en accord avec la solitude, les deux sont liés, ils vont l'amble. Ils se fécondent et se font croître mutuellement. Mais pour devenir tels, c'est-à-dire vivifiants, non pas sclérose et indigence intérieures, ils doivent relever d'un plein consentement et d'un travail de déploiement, aussi discret que tenace. " Que serait une solitude qui ne serait pas une grande solitude ? demande Rilke. La solitude est une : elle est par essence grande et lourde à porter. (…) Une seule chose est nécessaire : la solitude. La grande solitude intérieure. Aller en soi-même, et ne rencontrer durant des heures personne, c'est à cela qu'il faut parvenir." (4) La grande solitude chantée par Rilke, comme le grand silence célébré par Zundel ne sont pas des fins en soi, mais toujours des moyens. S'ils étaient érigés en fins, ils seraient pervertis, refermés sur eux-mêmes dans une auto-jouissance stérile, détournés de leur vocation. Car il s'agit bien ici de 'vocation', d'appel : solitude et silence sont des aménagements de vide pour permettre l'advenue d'un autre inattendu au sein même du règne de 'personne', l'émergence d'une parole inouïe, la levée d'un souffle vif au creux de l'absence. Dans sa passion de solitude, Rilke est en quête de traces de lumière, de stances de vent stellaire, d'éclairs de beauté, afin de les convertir en poèmes et d'en faire rayonner l'éclat vers les autres - de faire don aux autres de ce que lui-même a trouvé au cours de sa longue marche intérieure, de ce qu'il a perçu, de ce qu'il a reçu. La grande, la vraie solitude n'est ni une fuite ni un déni des autres, mais, tout au contraire, une mise en perspective des autres appréhendés à la seule clarté de la liberté, et dans le souci d'un partage de cette liberté.

1/ R.M. Rilke - 'Parcours nocturne', in 'Poèmes à la nuit', trad. G. Althen et J.-Y. Masson ; éd. Verdier ; p. 75
2/ Maître Eckhart - Sermon 52 in 'Dieu au-delà de Dieu', trad. G. Jarczyk et J. P. Labarrière, Albin Michel 1999, p.154 3/ M. Zundel - 'Le problème que nous sommes', éd. du Jubilé, 2000 ; textes choisis et prés. par Paul Debains ; p. 275, et 'Lettres de suivi spirituel (1911-1975)'. Florilège établi par le Père de Boissière.
4/ R.M. Rilke - 'Lettres à un jeune poète', trad. B. Grasset ; éd. Grasset, 1971, pp. 60 et 61

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