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Numeriser0006.jpg(Nathalie Nabert,Veille Jeudi Saint, La Croix, 19 Avril 2000)

Voici que vient le jour du plus pauvre d'entre nous, le jour de Judas Iscariote, jour de trahison et de mort ! Le mal se déverse, le mal injustifiable qui annonce la souffrance des offensés rassemblés au pied de la croix. Voici Judas le traître, soufflant sur les plaies de Job le juste. Et le Christ entre dans sa Passion avec cette pauvreté-là, ce crépuscule du mal qui le trouble au jardin des Oliviers :

« Maintenant, je suis bouleversé. Que puis-je dire ? Dirai-je : Père, délivre-moi de cette heure ? » (Jean 12, 27). Le sentiment du malheur qui pèse sur le Christ, au seuil de son agonie, laisse percevoir son amour ajusté sans mesure à la condition humaine. Et dans ce regard croisé de Jésus et de Judas s'inscrit la douleur de celui qui divinisera en lui, par sa mort, tous les humains.

 

Pourtant dans cet échange, rien n'est consenti, ni du regard de tristesse qui effacera le reniement de Pierre dans le baptême des larmes, ni des paroles de consolation qui détacheront le larron compatissant du malheur définitif, ni de l'échange vivifiant qui jettera dans la nuit de la conversion le centurion abasourdi lorsque tout sera accompli. Jésus n'opère aucun miracle sur Judas, car Judas ne pèse pas dans son regard. Le mal absolu n'a aucun poids devant la bonté absolue. Jésus ne cherche donc pas à suspendre ce foisonnement du mal, mais il le prend à pleins bras : « Je ne me suis pas révolté. Je ne me suis pas dérobé. J'ai présenté mon dos à ceux qui me frappaient. » (Isaïe 50, 5-6.)

 

Il embrasse le mal infini pour l'engloutir dans la mort lumineuse de son incarnation.

Et Judas, le plus pauvre des hommes, celui dont le nom est désormais moins qu'un nom, n'est pas l'oublié de Dieu. Il est emporté dans le tourbillon de cette mise à mort, cloué en creux au bois de la croix pour le mystérieux avènement du salut. La Passion du Christ fait taire le mal incurable, parce qu'elle est le mystère d'accomplissement de l'amour.

 

A Gethsémani, comme au Golgotha, le trouble du Christ annonce son humanité glorifiée par le silence de l'acceptation. Ce silence enveloppe les outrages subis. Devant le grand prêtre et devant Pilate, sous le manteau d'écarlate de sa royauté bafouée, sans cesse la même attitude est rapportée : « Mais lui gardait le silence. » Le mystère salvateur de la révélation se manifeste dans cette séparation du monde qu'opèrent les silences successifs du Christ.

 

Délicatement suggérées dans les Evangiles, comme une eau diffuse, au temple où il se cache dans la sagesse du père, au milieu de la foule où il repousse les siens pour mieux signifier sa parenté divine, au jour de la Résurrection enfin où il écarte Marie de Magdala de son humanité encore blessée :

« Marie ! Ne me touche pas » (Jean 20, 17) , toutes ces séparations du corps et de la parole confirment son être en Dieu et se concentrent dans son agonie. La source souterraine rejaillit dans les plaies de la croix et noie dans la mort inéluctable du sacrifice le mal inéluctable. Il y avait un abîme sans fin entre la souffrance guérissable des hommes et la souffrance inépuisable du Christ au Golgotha : un abîme que son amour pour notre humanité, contemplée et épousée dans la mort outre mesure, a comblé et rétabli dans l'unité.

 

Sur ce chemin de désolation, Jésus n'est pas seul. Il emporte l'humiliation du peuple des pardonnés et la dépouille de Judas. Sur le bois de la croix, dans les eaux mêlées de sang, Jésus souffre de la souffrance des hommes, mais s'endort du sommeil prometteur de la Rédemption. La compassion garde la mémoire des plaies, mais oublie le sourire de la grâce infinie qui les justifie et qu'au temps de l'attente Jésus avait révélée à quelques-uns, sur la montagne de la Transfiguration.

 

Peu d'âmes transparentes ont saisi ce sourire des profondeurs paisibles entrouvertes au mont de la Transfiguration. Ainsi le bienheureux Guerric d'Igny, au XIIe siècle : « Que brille toujours sur nous, Seigneur, la lumière de ton visage. Dans les tristesses comme dans les joies, ce visage en lui-même est toujours paisible, serein et tout épanoui dans le secret de la lumière intérieure. (...) C'est sur ce visage souriant du roi qu'est la vie, dit l'Ecriture, et sa clémence est comme une pluie tardive » (1). Ainsi la main inspirée qui a façonné le Christ souriant de l'abbaye de Lérins, toujours au XIIe siècle, pour nous guérir du malheur éternel : dans le sommeil de la mort du Christ outragé, le sourire de la Résurrection soulève la radieuse lumière de l'incorruptibilité et fait retomber la pluie fécondante de la tendresse divine sur l'humanité relevée.

 

(1) Troisième sermon pour les Rameaux (Cerf-« Sources chrétiennes », no 202, 1973).

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