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(Alain Bentolila, Linguiste, Forum, La Croix, 24 Avril 2012)

Nous vivons dans un monde où l’on a de plus en plus tendance à accepter, sans les mettre en cause, les affirmations radicales et les explications définitives. La personnalité de celui qui impose le message (gourou, faux prophète), la puissance du vecteur qui le véhicule (forums, réseaux sociaux) suffisent à calmer les velléités critiques de ceux à qui s’adresse un message présenté comme une vérité irréfutable.

Mais c’est dans les ghettos sociaux que la vulnérabilité intellectuelle est la plus préoccupante. Si la langue de ces ghettos fonctionne, elle ne fonctionne que dans les limites étroites qui lui ont été imposées . Elle a été forgée dans et pour un contexte social rétréci où la connivence compense l’imprécision des mots. Mais hors de ce territoire, lorsque l’on doit s’adresser pacifiquement et explicitement à des gens que l’on ne connaît pas, lorsque l’on doit recevoir la parole de l’autre avec autant d’intérêt que de vigilance, cela devient alors un tout autre défi : un vocabulaire exsangue et une organisation approximative des phrases ne donnent pas la moindre chance à la langue française de le relever.

La ghettoïsation sociale engendre l’insécurité linguistique qui ferme à double tour les portes du ghetto : cycle infernal qu’une école elle-même enclavée se révèle incapable de briser. C’est la leçon que devraient méditer tous ceux qui, pour faire jeunes ou populaires, tentent de singer avantageusement ce langage rétréci alors qu’eux-mêmes et leurs propres enfants disposent de paradigmes étendus où chaque mot occupe sa juste place.

Certains citoyens qui n’ont pas les mots et les références pour démonter les discours et les textes se laisseront alors facilement séduire par une habileté d’argumentation et d’explication qui leur paraît éclairer enfin d’un jour nouveau leur précarité et leur exclusion. Les responsables de tous leurs malheurs sont enfin dénoncés, un complot enfin identifié. Ils trouvent enfin une cible à la haine qui les dévore et un enjeu qui les rassemble. On leur donne un ennemi à combattre dans une bataille qu’on leur dit juste et nécessaire. On leur présente la vision d’un monde définitivement divisé par des mots d’ordre qui disent ceux qui méritent de vivre et ceux qui doivent mourir.

Que demander de plus lorsque les jours se suivent dans la médiocrité et la monotonie et que se renforce une rancœur tenace contre une injustice anonyme ? Comment ne pas se laisser séduire ? Comment ne pas reprendre à leur propre compte la fausse logique qui leur est assénée et qui donne à la succession des allégations habilement avancées par de faux prophètes une apparence d’évidence et de nécessité ? La réfutation des textes ou des discours construits pour endoctriner et diviser suppose que l’on ait été formé au questionnement exigeant. Être capable de vigilance et de résistance contre toutes les utilisations perverses du langage, être prêt à imposer ses propres discours et ses propres textes en accord avec sa juste pensée, voilà ce que l’on doit à tous les enfants de ce pays si l’on veut qu’ils contribuent à donner à ce monde un sens honorable.

Ils ne pourront jouer pleinement leur rôle de citoyens sans une compréhension claire des défis que la langue nous propose : celui, notamment, d’oser la critique, d’imposer l’analyse, d’exiger la rigueur, de disséquer la pseudo-logique. C’est pour aller au plus profond d’un dialogue à la fois exigeant et tolérant qu’il faut que notre école forme nos enfants à être des résistants intellectuels .

En France comme ailleurs, la vulnérabilité intellectuelle condamne ceux qui la subissent à suivre sans les mettre en cause les analyses les plus tordues, à croire dans les promesses les plus fausses, à accepter les explications les plus obscures. Comment peut-on espérer que vienne la démocratie si les peuples, débarrassés des dictateurs, n’ont pas été formés à résister à des totalitarismes plus dangereux encore ?

 

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