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(Geneviève Jürgensen, Les uns les autres, La Croix 11 Février 2012)

Le froid a ceci de bon qu’il impose des limites. Bien sûr pas pour ceux qui ne peuvent s’en défendre, et qui lui sont livrés telle une faible proie sur laquelle se referme la terrible mâchoire. Je parle de ceux qui ont les moyens de chauffer leur maison, ceux qu’attend sur la patère de l’entrée une confortable doudoune, qu’attendent devant la porte des bottes à semelles épaisses, dans le tiroir de chauds bonnets dont on descend les rebords bien bas sur les oreilles, et plusieurs paires de gants au fond desquels glisser les mains préalablement enduites de crème hydratante.

Quand il fait froid, vraiment froid, tout se calcule, tout s’économise, pas seulement le fioul. Les trajets se prévoient à l’avance, tout ce qui n’est pas indispensable est remis à plus tard. On ne sort plus pour chercher seul e m e n t d u p a i n , quitte à sortir on dresse soigneusement s a l i s te de courses afin d’optimiser chaque pas sur le trottoir, chaque traversée de rue sur les pavés glacés. Pour ce qui est de la voiture, pneus, niveaux, antigel, tout est vérifié, et dans le coffre la raclette et les pinces crocodile ont été rendues plus accessibles que d’habitude. On ménage sa monture. Les gestes semblent archaïques, ils rappellent l’enfance, et bien plus loin encore les époques qu’on n’a pas connues, où il fallait sortir la manivelle et se méfier de ses retours. Des refrains nous viennent aux lèvres, qu’on entendait ses parents chanter, peut-être les tenaient-ils de leurs propres grands parents : « C’est l’piston, piston, piston qui fait rouler la machine/ C’est l’piston, piston, piston qui fait rouler les wagons. » Les fleurs du balcon sont enveloppées dans un voile d’hivernage ou carrément stockées à l’intérieur. On roule des graines dans la margarine pour nourrir les oiseaux. Et tant qu’on y est, dans le garde-manger, pour soi aussi on choisit les aliments qui vont tenir au corps. La saucisse de Morteau, à laquelle on avait renoncé depuis quelques années (ah, les kilos…), retrouve au four sa place naturelle sur un lit de pommes de terre fondantes.

Bref, quand il fait froid, on ne fait pas n’importe quoi. Parce qu’on sait que la sanction peut être terrible. Comment la leçon du froid pourrait-elle inspirer ceux qui prennent la parole en public, et les convaincre que, quand on dit n’importe quoi, la sanction aussi peut être terrible ? Certains, nombreux si j’en juge par l’abondance des réactions dans les médias et sur les réseaux sociaux, n’attendent qu’une occasion, qu’un signal, pour se jeter dans la mêlée. « Civilisation » ? « Nazisme » … et c’est parti pour la grande récré. Tant pis pour la pensée qu’on abîme, chacun accuse l’autre de diviser la nation et prend la posture du rassembleur. Se hisser sur les victimes d’hier pour se grandir soi-même ne fait pas honte à tout le monde. Si une campagne électorale produisait sur la prise de parole l’effet du froid sur les gestes de la vie courante, les candidats et leurs soutiens trouveraient le temps de regarder, d’écouter, d’apprécier peut-être la foule immense de ceux qui, non partisans, attendent sincèrement quelque chose d’eux. Sans même se faire d’illusion sur leur réelle marge de manœuvre. Elle est étroite sans doute mais pas au point qu’on doive choisir un candidat à la magistrature suprême selon qu’il est pour ou contre la Cour de justice de la République, pour ou contre le mariage des homosexuels, pour ou contre la présence du chancelier allemand près de notre président pour répondre aux journalistes à l’Élysée, pour ou contre l’égalité de valeur des civilisations quelles qu’elles soient. Rien de tout cela ne logera ceux qui n’ont pas de toit, rien de tout cela ne nourrira les affamés, rien de tout cela n’offrira de perspectives aux jeunes adultes, rien de tout cela ne nous donnera envie d’agir ni confiance en notre capacité à infléchir notre destin. L’hiver va passer, la température va remonter, il y aura des feuilles aux arbres et pour les oiseaux des baies à picorer. La crise, elle, va durer. Elle sera moins rigoureuse si nous la prenons au sérieux.

 

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