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(Xavier Le Pichon, professeur honoraire au Collège de France, Forum La Croix 9Juillet 2010)

media_PNA_7449.jpgLa crise profonde dans laquelle nous sommes entrés – crise d’environnement liée à une implantation massive de notre humanité qui modifie profondément le milieu dans lequel elle vit, mais aussi crise de ressources naturelles qui pour la première fois amène à se poser la question de l’épuisement des ressources – exige une mutation de la société humaine dans son ensemble. Il faut un consensus sur le diagnostic au niveau global qui ne peut venir que du monde scientifique et technique. Il faut une volonté politique d’action au niveau global sur les nécessaires modifications du mode de vie de la société. Il faut un investissement massif et donc un choix d’allocations de ressources. Tout cela exige un dialogue confiant entre spécialistes, décideurs et population. Or ce dialogue est en crise lui aussi. Car la crise a produit un réflexe de repli sur soi et sur le passé et un refus de considérer l’avenir. Et cette crise de confiance entrave également l’accès aux nouvelles découvertes. Or toute extrapolation à partir des connaissances et technologies actuelles est certaine de conduire à une impasse, comme le démontrent l’exemple célèbre de Malthus dans son Essai sur le principe de population en 1798 ou celui plus récent du Club de Rome et son rapport Limits to growth en 1972.

 

Ainsi, il y a un accord très large des spécialistes pour considérer que le globe est affecté par un réchauffement climatique anthropogénique, mais cet accord est aujourd’hui présenté comme un choix politique écologique ! Faudra-t-il attendre une situation très détériorée pour atteindre un consensus ? Quant aux ressources naturelles, le très grand poids de l’investissement passé est souvent ignoré. On ne peut instantanément changer la vitesse et le cap d’un grand navire lancé à vive allure. De plus, ce changement suppose un investissement massif qui est à peine amorcé car l’incertitude sur le futur de la fiscalité globale de l’énergie rend les investisseurs frileux. On a pourtant enfin réalisé que nous sommes en train de sortir de l’ère de l’énergie à bon marché. Il reste beaucoup de réserves d’énergie fossile (pétrole profond, gaz méditerranéen, pétrole arctique, sables bitumineux, hydrocarbures extraits des « shales » dans le grain fin desquels ils sont piégés), certainement pour plus d’un siècle pour faire la soudure avec les énergies nouvelles. Mais cette énergie sera beaucoup plus chère, en particulier parce que les problèmes d’environnement seront beaucoup plus difficiles à maîtriser. En contrepartie, une énergie plus chère sera nécessairement utilisée de manière beaucoup plus économe.

 

Dans ce contexte, la récente catastrophe sismique d’Haïti illustre de manière exemplaire les défis immenses que notre société devra surmonter pour affronter la crise dans laquelle elle s’enfonce. L’ampleur de cette catastrophe est liée à une implantation massive de population dans un environnement où les risques naturels (climatiques et sismiques) sont très élevés et réclament un effort de mitigation (NDLR : du latin mitigare, signifiant atténuation en matière de prévention de risques majeurs naturels) très important. Malheureusement, si le niveau de développement d’Haïti a été suffisant pour permettre la croissance de sa population, il est encore très insuffisant pour permettre une sortie de crise. Ceci explique le fait qu’un séisme de magnitude modeste, avec une énergie mille fois inférieure à celle du séisme de Sumatra de 2004, fut pourtant le séisme le plus meurtrier des temps modernes (près de 300 000 morts). Techniquement, les solutions aux problèmes de l’environnement à Haïti existent : constructions parasismiques, reboisement contre les effets des cyclones, etc. Mais comment rendre possible une implantation raisonnée de la population dans un environnement maîtrisé lorsque le contexte est celui d’une extrême pauvreté ? Dans ce paysage très sombre, l’espoir vient des qualités remarquables dont a fait preuve le peuple haïtien dans ce grand malheur et de l’élan de solidarité internationale qu’il a déclenché.

 

Il faut espérer que notre monde tirera les leçons de l’exemple d’Haïti en ne refusant pas d’adopter suffisamment vite les politiques de mitigation nécessaires pour faire face aux défis de la crise d’environnement et de la crise de ressources naturelles. Ce refus l’amènerait alors inéluctablement à découvrir un jour l’ampleur des catastrophes que cette politique de survie sans vision aurait entraînées.

 

 

 

 

 

 

 

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