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(André Fossion, jésuite, théologien,  La Libre Belgique, le 22 mai 2012)

Selon la tradition spirituelle ignatienne, l’appel de Dieu se fait entendre dans ce qui peut nous établir dans une joie durable. Cette aspiration à la joie guide nos choix et nous oriente vers le bonheur auquel Dieu nous convie.

Le critère spirituel ici évoqué pourrait éclairer l’Église dans ce qu’on appelle communément et tristement « la crise des vocations sacerdotales ». Depuis des décennies, on ne cesse de prier pour elles. Mais, il faut bien le reconnaître, sans beaucoup de succès. Les vocations sacerdotales, au sens habituel du mot, restent peu nombreuses. Le vieillissement du clergé est continu et, corrélativement, celui des assemblées dominicales. Il ne faut pas être grand clerc pour présager que la situation, à terme, deviendra impossible. Elle l’est déjà. Sont-ce les prières des chrétiens pour les vocations qui ne sont pas bonnes ? Sont-ce les communautés chrétiennes et la culture d’aujourd’hui qui sont devenues incapables de faire lever des vocations ? Ou bien encore, Dieu serait-il devenu sourd ? Rien de tout cela, évidemment. Il faut voir les choses autrement.

Le concile Vatican II nous ouvre une voie. Voici ce qu’il dit sur le service

sacramentel : « Comme tous les chrétiens, les laïcs ont le droit de recevoir en abondance des pasteurs sacrés les ressources qui viennent des trésors spirituels de l’ Église, en particulier les secours de la parole de Dieu et des sacrements.» Il est ici question du droit à une offre sacramentelle, abondante même, précise le texte. Pouvoir recevoir les sacrements en abondance est, en effet, un droit que les chrétiens peuvent faire valoir, en vertu de leur dignité, afin de pouvoir nourrir leur vie de foi et assurer la vitalité de leurs communautés. C’est dire que les pasteurs ont le devoir de chercher à honorer ce droit et d’ouvrir le débat à ce propos afin que tous et toutes se sentent solidairement responsables. Il leur faut mettre tout en oeuvre, en effet, pour que les chrétiens et leurs communautés puissent disposer d’un service sacramentel en abondance. Il est hors de question, à cet égard, de programmer une Église avec des seules assemblées dominicales sans prêtre. Une solution durable n’est pas non plus de faire appel à des prêtres venus d’ailleurs ou appartenant à des mouvements spirituels très typés qui ne s’accordent pas nécessairement aux sensibilités du peuple chrétien au sein duquel ils sont « envoyés ». Aussi, la hiérarchie de l’Église ne peut-elle aujourd’hui se limiter simplement à gérer la pénurie de prêtres à coups d’expédients et de solutions boiteuses, en attendant le retour d’un temps révolu, tout en chargeant les prêtres qui restent en nombre restreint, de tâches impossibles qui les écrasent, les épuisent, les désolent ou bien encore les

rendent autoritaires. En vertu du droit et des besoins des baptisés, le temps n’est-il pas venu d’organiser le service ministériel autrement, d’une manière nouvelle et différenciée ? Quand un dispositif institutionnel n’est plus adapté aux aspirations et aux ressources pourtant toujours bien présentes dans les communautés chrétiennes d’aujourd’hui, il faut le changer. L’Église a la liberté de le faire, avec sagesse, discernement et sans peur. La solution n’est pas d’ordonner des personnes mariées comme s’il s’agissait simplement de pallier la raréfaction des prêtres.

Là, n’est pas le premier enjeu. Le premier enjeu est ecclésiologique : il s’agit de faire vivre, au niveau territorial ou sectoriel, des communautés responsables et solidaires et d’ordonner alors des personnes qui sont effectivement en charge de ces communautés afin qu’elles puissent assurer, moyennant une formation adaptée, le service sacramentel dont ces communautés ont besoin. Dans un monde qui se transforme profondément sur le plan socioculturel, l’Église n’est-elle pas appelée aujourd’hui à organiser le service ministériel des communautés d’une nouvelle façon, en permettant une diversité d’appels et d’accès au ministère presbytéral ? Qui ne se réjouirait de voir en son sein des figures différentes de prêtres et des manières complémentaires d’assumer le ministère? Dans son ouvrage Qui ordonner ? Vers une nouvelle figure de prêtres, Mgr Fritz Lobinger, évêque, propose une perspective : « Aujourd’hui, les communautés paroissiales doivent à nouveau assumer la

pleine responsabilité de leur vie et de leurs activités, en devenant auto-ministérielles.(…)

Nous suggérons l’introduction dans l’Église d’un nouveau type de prêtres, qui travailleraient en parallèle avec le clergé actuel, dont ils seraient en quelque sorte le complément. Nous nous inspirons ici de saint Paul qui, dans ses épîtres, distingue les prêtres missionnaires, comme Paul lui-même, qui fondent de nouvelles communautés, et les prêtres qui dirigent une communauté et président l’eucharistie, tels les presbytres à Corinthe. C’est de ces exemples que nous tirons les noms donnés à ces deux types de prêtres : les prêtres pauliniens et les prêtres corinthiens ». Quoi qu’il en soit, indépendamment de la perspective proposée ici par Mgr Fritz Lobinger, c’est un devoir d’organiser le service ministériel des communautés de manière diversifiée en misant sur les ressources des communautés elles-mêmes, sur leur capacité de prise en charge solidaire.

Sur ce point, de nombreux regards convergent vers l’Église. Si, s’appuyant sur les forces vives des communautés, l’Église organise de manière différenciée le ministère, avec des figures diverses de prêtres, ceux et celles qui, de guerre lasse, se sont éloignés d’elle, y reconnaîtront peut-être à nouveau la figure de l’Evangile.

Quant aux communautés chrétiennes, à l’opposé de l’inquiétude pour l’avenir qui les attriste, une telle perspective les mettrait en joie, en leur redonnant espoir et confiance. Selon la tradition ignatienne évoquée plus haut, l’appel de Dieu se laisse entendre dans ce qui établit dans une joie durable. En l’occurrence, ouvrir la perspective d’un service sacramentel pris en charge de manière diversifiée par des personnes issues des communautés et ordonnées à cet effet, serait, à coup sûr, une cause de grande joie, d’espérance et de renouveau pour les communautés chrétiennes d’aujourd’hui. Et partant, une condition pour l’évangélisation.

Pourquoi faudrait-il se priver de cette joie ?

 

LOBINGER, Qui ordonner? Vers une nouvelle figure de prêtres, Lumen Vitae, Bruxelles, 2008. Fritz

Lobinger a été évêque du diocèse d’Aliwal, en Afrique du Sud, de 1986 à 2004.

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