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« En dernier ressort, notre conscience opère un travail de discernement »

(Entretien Alain Thomasset, Jésuite, Professeur de théologie morale, Centre Sévres-Paris, pulblié dans la Croix 12/11/2011)

 

Au départ d’un engagement, il y a presque toujours une indignation. Que met-elle en œuvre ?

Alain Thomasset : Lorsque nous sommes confrontés à des situations injustes ou à des actes odieux, une voix, que la tradition appelle la conscience, se révolte contre l’intolérable. La perception de l’injustifiable peut varier, mais elle repose sur la certitude que de tels actes ne sont pas dignes de l’homme. C’est une expérience éthique en ce sens que c’est une épreuve d’affrontement au mal. La morale est d’abord ce qui s’oppose à l’inhumain.

 

Comment aller au-delà de cette indignation ?

A. T. : La sensibilité est un moteur important à ne pas évacuer. Néanmoins, si elle est nécessaire et première, l’indignation n’est pas suffisante. L’étape suivante consiste à s’informer pour acquér i r u n e p l u s g ra n d e o b j e c t i v i t é, déterminer s’il y a bien une injustice – l’un des critères essentiels de l’enseignement social de l’Église réside dans l’effet d’une action sur les plus pauvres – et devenir compétent dans le domaine qui nous révolte. Il s’agit ensuite d’agir en raison, même si une passion continue de nous animer.

 

Sur quoi un chrétien peut-il s’appuyer pour se positionner face aux décisions qu’il doit prendre ?

A. T. : La Bible est une première source d’inspiration pour la vie morale, à commencer par les commandements du Décalogue et les exhortations de Jésus, puis de Paul. Mais la Bible ne nous dit jamais directement ce qu’il faut faire. Elle inspire plutôt en nous une manière de vivre notre rapport fondamental au monde, aux autres et à nous-mêmes. Amour, pardon, humilité, courage, indignation… s’apprennent au contact de la Parole de Dieu et à la suite du Christ qui nous invite à l’imiter de manière créative. « Va et fais de même », nous dit-il.

 

Quels sont les autres points d’appui ?

A. T. : La Tradition de l’Église constitue également un trésor qui nous indique des principes essentiels que nous avons à interpréter en fonction des questions qui sont les nôtres. Mais, à nouveau, la Bible et la Tradition ecclésiale ne couvrent pas tout. Ainsi par exemple un ingénieur agronome peut avoir un doute sur l’innocuité d’un plan de tomates sur lequel il a travaillé. Il se sent une responsabilité vis-à-vis de la santé du consommateur, mais se trouve aussi solidaire de son entreprise, envers laquelle il a une obligation d’obéissance et de réserve.

 

Comment le chrétien va-t-il trancher ?

A. T. : Placé devant un diagnostic prénatal qui annonce que le fœtus est frappé d’une trisomie 21, comment un couple va-t-il arbitrer entre l’obligation du respect de toute vie humaine, et la nécessité de préserver l’équilibre du couple et sa santé ? Quelle place, quelle hospitalité comme disait Xavier Thévenot, va-t-il laisser aux indications du Magistère ? Quels conseils avisés va-t-il demander à un ami, un conseiller spirituel ? Autres conflits de devoirs : comment une équipe médicale va-t-elle affecter ses ressources et son temps entre les différents types de malades dont elle a la charge ? Comment le DRH d’une entreprise en difficulté va-t-il gérer une réduction des effectifs ?

Dans ces situations singulières, le Magistère nous éclaire, mais ne peut donner que des repères, car souvent la complexité des situations fait qu’il est impossible de respecter l’ensemble des valeurs en jeu. En dernier ressort, notre conscience opère un travail de discernement. D’où l’importance d’avoir une conscience instruite, bien formée. Et finalement devant Dieu, dans la prière, l’arbitrage va se faire. L’esprit du Christ nous a rendus libres. La vraie liberté, c’est de faire la volonté de Dieu qui est toujours à chercher avec d’autres.

 

Comment les chrétiens peuvent-ils peser dans les débats actuels sur la bioéthique, la régulation de la sphère financière, l’écologie, l’immigration ?

A. T. : La loi morale doit inspirer la loi civile, mais elle ne peut lui être identique, en raison de la complexité de la vie sociale et de la pluralité des points de vue. Une loi fondée sur de bonnes intentions peut par exemple avoir des effets néfastes, comme on l’a vu par exemple avec la prohibition aux États-Unis. Saint Thomas constatait lui-même que, compte tenu de la faiblesse des hommes, la loi qui doit pouvoir être respectée ne peut imposer la vertu ni réprimer tous les vices. Certes, il est parfois nécessaire de s’opposer, mais les débats sur l’euthanasie et l’adoption de la loi Leonetti ont montré qu’il est possible d’arriver à un compromis qui n’est peut-être pas l’idéal aux yeux des chrétiens, mais qui est acceptable. Sur toutes les questions éthiques posées par les progrès scientifiques et la nouvelle organisation sociale, les chrétiens doivent donner leur opinion. Mais pour être crédibles et pertinents, ils doivent le faire sous la forme d’un argumentaire raisonnable audible par beaucoup. Le livre du groupe de travail des évêques français sur la bioéthique me paraît un bon exemple de contribution des chrétiens au débat public sur la révision des lois de bioéthique. De même, les propositions du dernier texte du Conseil pontifical Justice et Paix, Pour une réforme du système financier et monétaire international, peuvent être partagées par tout homme raisonnable.

 

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