Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

(Henri Madelin, Forum, La Croix, 10 Octobre 2012)

Le cardinal Martini nous a quittés, mais il nous laisse un héritage que nous devons faire fructifier. Témoin de l’effondrement de la démocratie chrétienne en Italie, il a pu mesurer de près les incertitudes et les hésitations qui ont marqué la société italienne durant cette période et il en a tiré des perceptions qu’il a développées en divers écrits.

Très vite aussi, son regard s’est élargi à la société européenne aux prises un peu partout avec de nouvelles confrontations entre Dieu et César. Rappelons qu’il fut président de la Conférence des Évêques européens de 1987 à 1993. C’est à ce titre qu’il a été un acteur notable de la réintégration dans l’ensemble européen des Églises des pays qui venaient de sortir du communisme. Ajoutons qu’il a joué un rôle primordial au premier rassemblement œcuménique tenu à Bâle en 1988 où le thème de l’écologie, vu par les Églises chrétiennes, a tenu une place nouvelle. Dans ce contexte perturbé par l’affaiblissement des repères chrétiens, note-t-il, les catholiques risquent d’être tentés par deux attitudes erronées.

La première est celle du regret stérile, de la répression ou de l’irritation, du fait qu’ils n’ont plus la même influence dans la société. Leurs formes de présence semblent dépassées.

La seconde est celle qui pousse à se replier sur un « aventin » et à s’enfermer dans une critique acerbe de la modernité. Accepter sereinement le fait minoritaire oblige, en fait, à tirer toutes les conséquences, dans les mentalités et dans l’action, de ce qui était appelé naguère en Italie « le choix religieux ». Choix de non-politisation du catholicisme en contraste avec une longue tradition, affirmation du primat de Dieu et de l’Évangile, avec toutes leurs conséquences pour le bien de la communauté humaine. Dans cette situation nouvelle, Carlo Martini demande en somme de prendre acte du fait que les catholiques en Europe ne doivent pas poursuivre l’impératif de christianisation de la société par des moyens de pouvoir. Il s’agit plutôt de faire en sorte que la parole chrétienne se distingue de tant de paroles courantes, car nous savons qu’elle peut être efficace pour la sauvegarde et le renforcement de l’ethos public lui-même. Une intervention éthique, sur des registres fondamentaux, pour la santé de la vie commune, doit se frayer un chemin. Ce qui est vraiment en question, ce n’est pas la survie de l’Église comme telle, mais la survie du style de vie chrétien, de l’éthos évangélique et, du même coup, de l’éthos civil qui constitue le socle de toute société démocratique ouverte à la présence vivante de toutes ses composantes. La famille, le travail, l’école, la consommation… doivent être régulés par le souci du bien commun et le respect de tous et les exigences de la justice.

La politique est elle-même traversée par une grave crise du sens. Son désarroi rejaillit sur l’opinion publique qui se laisse séduire par un système de décisions immédiates qui ne respectent guère l’exigence de maturation d’un consensus dans la patience. Les problèmes complexes sont remis à la dictature simplifiée des sondages quotidiens qui poussent les pouvoirs à abolir le jeu des médiations pour forcer les décisions difficiles. Dans ce climat, la solidarité est mise en péril par le développement d’un hyper individualisme qui tient lieu de loi pour chacun.

Pour sortir de ces impasses, le cardinal Martini en appelle à un sursaut par le haut, c’est-à-dire par le biais de l’Europe qui est à la bonne dimension pour la régulation de nos questions les plus angoissantes. L’Europe plénière demeure une utopie positive qu’il s’agit de mettre patiemment en œuvre. En 2000, il publie un livre, Je rêve d’une Europe de l’Esprit , qui veut communiquer un nouveau souffle inspiré par l’Esprit. Pour Carlo Martini, le rêve c’est que les Européens s’affranchissent peu à peu de leurs peurs et inventent un avenir neuf. Cette terre peut devenir un véritable pôle de civilisation nouvelle, de création culturelle et de rassemblement des différences. Cet espace privilégié charrie en son sein une longue tradition politique, religieuse, missionnaire, qui a étendu naguère sa toile sur toute la planète. Il doit désormais réorienter ses potentialités pour les faire fructifier d’une façon nouvelle. Certes, dit-il, nous devons avoir une « culture de marché » mais pas le « culte du marché » . Une telle attitude repose sur des valeurs de solidarité planétaire. Car nous savons que l’Europe est originale dans sa culture et son réseau de chercheurs en tous domaines. Nous avons à montrer comment il est possible, pour les sociétés et les Églises, de vivre dans une « société hautement technologique » et « socialement sécularisée » . Telle est la nouvelle mission que nous avons à accomplir, le regard tourné vers des sociétés récentes en quête de démocratie et des Églises encore jeunes.

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :