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(Geneviève Jürgensen, Regards, la Croix, 12/11/2011)

Invitée de l’émission Complément d’enquête sur France 2, consacrée la semaine dernière à l’avenir de la jeunesse, l’ancienne secrétaire d’État Rama Yade a désigné la génération qu’on appelle communément celle des baby-boomers comme portant une grande part de responsabilité dans les difficultés que rencontrent leurs enfants adultes. C’est un refrain qu’on est habitué à entendre dans la bouche de ceux qui ont des comptes à régler avec leurs parents ou des fonds de pension et des assurances dépendance à leur vendre. Venant d’une femme politique jeune et ambitieuse, de tels arguments méritent d’être débattus.

« Si les jeunes ne s’indignent pas encore, affirme Rama Yade, c’est qu’ils sont sous la tutelle des familles. Nous sommes un pays méditerranéen, les familles jouent un rôle important, notamment pour loger les jeunes, pour payer les études. Cela agit comme un sédatif. C’est une sorte de mendicité familiale à laquelle les jeunes sont contraints auj ou rd ’ hu i, p a rc e qu’ils n’arrivent pas à trouver de travail. » Notre diversité est unique en Europe. Nous ne sommes pas un pays méditerranéen, les Bretons, Alsaciens, Savoyards, gens du Nord et bien d’autres en témoigneront. Ils témoigneront aussi que, pas moins que les Méditerranéens, ils n’aident et soutiennent leurs enfants, parce que c’est leur devoir et leur plus ardente motivation. Mendicité familiale ? Vous préféreriez que, comme aux États-Unis, les jeunes s’endettent pour payer leur université ?

Vous poursuivez : « Je dis aux générations précédentes d’être un peu plus solidaires avec la nouvelle génération. Je dis à la génération qui a connu les Trente Glorieuses et qui a aujourd’hui des retraites, de partager un peu le fardeau de la crise avec ses enfants. »

Vous venez de reprocher aux parents d’assoupir leurs enfants en les logeant et en leur payant des études. Puis, vous adoptez un ton prophétique pour leur enjoindre de se montrer un peu plus solidaires. Il faudrait savoir. Quant à la génération « qui a des retraites », comme vous dites, puis-je vous suggérer de vous renseigner ? Par exemple auprès du Credoc et de son barème des solidarités familiales. Qu’il s’agisse de soutien moral, de bricolage, de travaux ménagers, d’aide à la garde d’enfants, de participation financière, de démarches administratives, de don d’argent, de prêt d’argent, de soins à une personne dépendante, de prêt d’un logement ou d’hébergement à domicile, ou enfin de transmission d’un héritage par anticipation, à tous ces items, la génération des 60/69 ans, celle que vous tancez, a le plus fort score de réponses positives.

Vous semblez bien connaître les difficultés cruelles et injustes que rencontrent les jeunes. C’est tout à votre honneur. Mais prendre le temps de vous pencher sur la situation réelle de leurs parents vous éviterait des accusations blessantes et stériles envers des millions de seniors qui n’ont pas grand-chose mais se débrouillent quand même pour soutenir à la fois leurs propre s a î né s , leurs enfants adultes et leurs petits-enfants. Mieux : si vous leur demandez quelle est la première de leurs préoccupations, ils vous répondront « l’emploi des jeunes » . Le mouvement des indignés (qui dans le monde anglosaxon s’appelle « O c c u py … » ) s’exprime dans cinq continents, quatre-vingts pays et plus de 1 000 villes. Il n’est pas seulement un mouvement de jeunes, regardez les vidéos ! C’est un mouvement intergénérations, massif, que font vivre tous ceux qui, contrairement à vous, savent qu’on ne gagne rien d’important aux dépens de quiconque. Vous qui aspirez à jouer un rôle dans l’avenir de votre pays, vous qui avez certainement les moyens d’accéder à cette grande satisfaction, ne dressez pas artificiellement les générations les unes contre les autres. Elles se sentiront manipulées, en tireront de l’amertume et un surcroît de découragement. Les enfants, leurs parents et grands-parents ont besoin d’hommes politiques modernes, prêts à tourner la page du mensonge et des slogans, pour toucher enfin le sol et, puisqu’il faut être courageux, commencer par ne pas se tromper d’ennemi.

Les indignés, c’est un mouvement inter-générations, massif, que font vivre tous ceux qui, contrairement à vous, Rama Yade, savent qu’on ne gagne rien d’important aux dépens de quiconque.

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