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Propos recueillis par François Boëdec (Croire Aujourd'hui)
et Martin Féron (Jour du Seigneur)
en juin 2006.

Que signifie pour vous être chrétien en ce début du XXIe siècle ?

Cardinal Martini : Je pense que c’est vivre l’Évangile ; c’est vivre comme Jésus. C’est la même chose qu’il y a deux mille ans. Cela signifie qu’il faut interpréter l’Évangile afin de comprendre ce qu’il requiert de nous aujourd’hui. Mais c’est le même principe : être comme Jésus, aimer comme il a aimé, aider les autres comme il les a aidés. Aimer le Père. Aimer le monde. Donner sa vie comme il l’a donnée. C’est la substance de l’être chrétien.

N’est-ce pas vivre l’esprit des Béatitudes ?

Oui. Mais il faut aussi se laisser guider par l’Esprit Saint, c’est-à-dire ne pas vouloir répéter d’une manière absolue les faits et les paroles de Jésus, mais laisser l’Esprit, donné par Jésus ressuscité, nous apporter la joie, le courage, la créativité pour voir ce que signifie vivre ces paroles aujourd’hui. Le Saint-Esprit pousse toujours à la nouveauté.

L’enjeu pour les chrétiens est donc de laisser le Christ venir dans leur existence ?

Oui, et le Christ vient en envoyant l’Esprit Saint. Il ne faut pas séparer les deux. Le Christ ressuscité envoie l’Esprit Saint et celui-ci donne le sens. Le sens de ce qui est selon l’Évangile, on ne peut pas toujours le déduire de manière rationnelle. C’est ce que dit saint Ignace lorsqu’il parle du discernement des esprits 1 : il s’agit de discerner les esprits pour nous aider à vivre l’Évangile.

Comment peut-on se disposer à recevoir cet esprit du Christ et à en vivre ?

Comme c’est un don : on ne peut pas l’obtenir, on ne peut pas l’acheter au marché. Il faut le demander humblement. Savoir qu’on ne l’a pas et méditer longuement sur les pages de l’Évangile. Cette affinité, cette familiarité nous met alors en communion avec l’Esprit Saint, avec l’esprit du Christ qui va nous aider à choisir la chose juste. Beaucoup de gens aujourd’hui, croyants ou non croyants, ont très peur de choisir, de s’engager dans quelque chose de définitif. Ils ont du mal aussi à faire des choix libres, ils sont comme portés par les événements.

Je crois, avec saint Ignace, que l’Esprit saint a une mission pour chacun de nous. Cette mission évolue. En ce qui me concerne, ma mission cette année n’est pas la même que l’année dernière. À chacun de la découvrir et de la redécouvrir. Cela ne se fait pas par un exercice de parole, d’exhortation, d’explication, mais par la fréquentation de la Bible qui nous permet d’entrer dans le dessein de Dieu. Parce que la Bible nous met dans le monde de Dieu. La Bible et les Exercices spirituels nous aident à surmonter nos difficultés à choisir, et aussi à faire des choix libres pour nos vies.

Comment l’identité chrétienne, dans ce monde, doit-elle être visible ?

Je ne me préoccupe pas tellement de la visibilité du chrétien, parce que je pense que si le chrétien vit le sermon sur la Montagne il est visible. La lumière du monde, ce n’est pas une lumière comme dans les grandes représentations, mais celle qui vient de la foi, de l’espérance, de la charité et du pardon, de l’humilité. C’est cela la visibilité de l’Église. C’est ce que l’on pourrait appeler le « milieu divin », c’est-à-dire le royaume de Dieu en nous et dans notre vie. Cela comporte aussi bien sûr une visibilité de l’Église hiérarchique, du Pape, des évêques... J’ai été évêque longtemps, je connais bien cela, mais je n’ai jamais été préoccupé de cette visibilité. J’ai toujours pensé que la visibilité la meilleure est celle qui découle de l’Évangile vécu.

Néanmoins la question se pose pour les chrétiens, on le voit par exemple aux JMJ. Le fait d’être ensemble, de manière un peu démonstrative, est important.

Oui, le fait d’être ensemble donne du courage, mais il ne faut pas pour autant croire que parce que nous sommes nombreux ensemble nous avons raison. Il faut toujours être ensemble mais avec le sens de l’Évangile. C’est mieux d’être peu selon l’Évangile que d’être nombreux sans l’Évangile. J’aime les grands rassemblements. Je les ai vécus moi-même, je les ai promus aussi. Mon diocèse est un grand diocèse. Il était facile de rassembler cinquante mille, voire quatre vingt mille personnes mais il ne faut pas être dupe de telles initiatives. Il faut les faire avec une préparation et un suivi. Sinon, tout cela reste en l’air.

Se pose la question de l’évangélisation.

Ce n’est pas simple. Je pense que c’est une question sur laquelle il faudrait discuter longtemps, parce qu’il y a des milieux qui sont comme clos, fermés à l’évangélisation : l’Inde, le monde musulman, le monde juif... Là, on peut difficilement proclamer l’Évangile. Mais évangéliser, ce n’est pas seulement proclamer, c’est aussi vivre l’Évangile. Et le faire circuler comme par contagion... Dans des milieux où l’hostilité à l’Évangile est le résultat d’une histoire longue et pénible, on peut le manifester par des actes sans forcément le dire explicitement, d’une manière qui serait immédiatement réfutée ou rejetée. Il faut faire comprendre que l’Évangile est un bien pour la vie de toute personne. Quand je lis le sermon sur la Montagne, par exemple, je me demande bien en quoi ce texte est confessionnel. Il s’adresse à tout le monde. Certains textes s’adressent plutôt aux chrétiens, mais la plupart touchent des couches de l’âme qui sont en chacun : ne pas s’accaparer la gloire de ce que l’on fait ; ne pas accumuler les richesses dans ce monde ; pardonner... Cela concerne aussi les personnes qui ne croient pas en Dieu, des bouddhistes, des musulmans...

Cela pose aussi la question de l’équilibre entre engagement ecclésial et engagement social, politique, associatif...

C’est vrai. C’est un équilibre difficile. J’ai toujours insisté pour qu’il y ait des gens qui se donnent davantage au service de l’Église et d’autres qui se donnent plutôt à la vie politique et sociale, etc. Je pense que cette diversité d’engagements est très saine pour l’Église, mais le sens en est toujours le même. Il s’agit de porter l’Évangile partout, dans tous les milieux, et de manières différentes.

En 1999, lors du Synode européen, vous aviez osé parler de "rêve" à propos de questions importantes pour l’Église. Où en sont vos rêves aujourd’hui ?

Il y a longtemps que j’ai dit cela. J’ai un peu changé parce qu’en ce temps-là j’étais comme Moïse qui combattait dans la plaine. Maintenant je suis plutôt comme Moïse qui prie sur la montagne. Je ne regarde plus les choses comme avant. Auparavant je tenais beaucoup à certaines choses pour l’Église, aujourd’hui je prie surtout pour l’Église.

Mais je peux encore répéter quelque chose que j’ai déjà dit : j’aimerais beaucoup voir la Bible être le livre de chevet de chaque chrétien. Je voudrais aussi que dans l’Église il y ait une réconciliation et une collaboration entre les paroisses et les mouvements. Je voudrais surtout qu’il y ait la possibilité dans l’Église de discuter ouvertement et librement de certains problèmes qui sont renvoyés de synode en synode. Je pense par exemple à la question des divorcés remariés, et à différentes questions concernant le mariage. (...)

Je pense qu’il faudrait réviser beaucoup de ces choses. Mais je n’invoque pas un concile Vatican III, parce que cela donnerait l’impression de vouloir aborder des questions fondamentales. Cela, on le fait tous les deux cents ans. Mais tous les vingt ans, tous les trente ans, on pourrait rassembler l’Église avec des synodes particuliers, puis peut-être un synode plus général, et mettre alors sur la table un ou deux problèmes concrets, et les résoudre vraiment, afin de ne pas les laisser en suspens pour les générations futures.

Pensez-vous que l’Église aujourd’hui puisse relever tous ces défis ? Est-elle suffisamment solide et souple ?

L’Église a toute la force de l’Esprit saint pour affronter ces enjeux. Cela passe par certaines attitudes. Avant tout, la synodalité et la communion. Ensuite l’Église doit donner l’exemple d’une grande miséricorde. Je pense qu’elle pourrait faire davantage dans ce sens. Elle en a tout le pouvoir par Jésus. Enfin, je parlerais de responsabilité. Responsabilité commune avec les autres confessions, les autres religions et tous les gens, les hommes et les femmes de bonne volonté, pour faire face aux grands problèmes du monde.

Il y a une préoccupation qui revient beaucoup chez les chrétiens, celle des vocations. Comment percevez-vous cet enjeu ?

C’est un enjeu fondamental, surtout pour l’Europe. Il est bon d’insister sur les vocations comme elles sont aujourd’hui, mais il faut avoir aussi le courage d’envisager d’autres possibilités, et de réfléchir dans quel sens l’Église peut donner des ministres de l’eucharistie à tous ceux qui le désirent et qui en ont le droit. Je pense que de tels changements dans l’Église n’adviennent pas par décret mais se font lentement... lorsqu’on n’y résiste pas trop.

La spiritualité ignacienne invite à la relecture. Qu’est-ce qui, dans tout ce que vous avez vécu, vous semble le plus important ? Qu’est-ce qui a sous-tendu toute votre action ?

Si je dois employer un seul mot, je dirai "l’intériorité", c’est-à-dire voir que les grandes valeurs ne sont pas celles qui sont très éclatantes, mais celles qui sont vécues dans le cœur, qui changent le cœur de l’homme. Et avec ce changement, tous les autres changements s’en suivent.

 

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