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(Guillaume Leblanc, philosophe, Forum, La Croix, 30/03/2011)

 La neige qui a recouvert la zone dévastée du nord du Japon semble suggérer que la nature est redevenue un thème ordinaire, une sorte de programme blanc effaçant les vagues folles du tsunami, les failles du tremblement de terre. Mais cette blancheur est un leurre. Sous ce scintillement neigeux rôde l’invisibilité de la radioactivité que les caméras du monde ne peuvent montrer. Et nous sommes alors renvoyés au silence des gens, à leur épaisseur mystérieuse, où la vie digne semble l’emporter sur la fureur. Mais comment savoir ? La catastrophe s’excède de toute intelligibilité, déborde nos maigres logiques. Comment comprendre une vie quand elle est à ce point aux bords de la non-vie ? Comment s’approcher de ces existences sans abri, plongées dans le noir et la tristesse ? On peut se souvenir de cette tirade improbable entre une femme et un homme dans Pierrot le fou de Godard lors de la guerre du Vietnam : « Les informations à la radio : On déplore de nombreux morts du côté américain mais du côté vietcong également, 115 combattants ont été abattus. La femme : C’est terrible l’anonymat. L’homme : Qu’est-ce que tu dis ? La femme : On n’apprend rien quand on nous dit que 115 guérilleros sont morts. On ne sait rien d’eux. Avaient-ils des femmes, des enfants ? Préféraient-ils le théâtre au cinéma ? On n’apprend rien du tout. »

Les rescapés et les morts se rejoignent, forment une communauté de vies dont nous ne savons rien. Une vie est renvoyée dans l’anonymat de la mort ou de la survie et aucun récit ne peut le percer. Il y a là une absence définitive. Quelque chose est perdu pour toujours. Et ces êtres deviennent des êtres de perte, où maisons, proches ne sont plus et aussi la possibilité de la narration.

En 1963, Kenzaburô Oé, écrivain de 28 ans, dont le fils vient de naître avec une grave malformation à la tête, part en reportage à Hiroshima pour rendre compte de la 9e conférence mondiale contre les armes nucléaires. Il interroge des gens et y évoque leur droit de garder le silence sur Hiroshima. Il cite en particulier un médecin alors étudiant qui écrit : « Jusqu’à leur dernier souffle, les gens d’Hiroshima n’ont qu’une envie : se taire. Ils veulent s’approprier et leur vie, et leur mort. » Kenzaburô Oé souligne que c’est seulement depuis ce silence qu’une prise de parole peut acquérir sa valeur : « Qu’on songe seulement que l’initiative de parler, d’étudier, de consigner ce drame, vient précisément des seuls qui ont le droit d’oublier Hiroshima et de l’enfouir dans le silence. »

Alors il faudrait dire ceci : il y a un droit d’inventaire critique, il importe bien sûr de lutter à nouveau contre le suréquipement nucléaire en faisant entrer la démocratie dans le monde de l’atome, mais il y a aussi un droit au silence qui seul peut préserver jusqu’à un certain point le sens vécu de la catastrophe. Là se trouve peutêtre l’opacité japonaise. Nous sommes tellement habitués à la loi du commentaire que nous accréditons sans recul la valeur du témoignage. Une herméneutique du monde est ainsi notre seconde nature : nous déchiffrons tout ce qui advient et faisons entrer dans la rationalité langagière le bruit et la fureur du monde. Il y a du bon dans ce geste de surveillance, car nous sommes ainsi enclins à devenir les contemporains de notre monde en expérimentant une forme de solidarité entre humains. Mais nous ne devons pas oublier que ce monde est aussi un monde de silence et que faire silence est une possibilité de vie, une manière de refuser les explications qui encapsulent les existences dans des schémas sans singularité, une façon, désespérée, de s’approprier le drame, de rejeter les mises sous orbite compassionnelles.

Certains ont pu dire que c’était là une pente orientale vers la fatalité, l’acceptation du destin qui aurait force de loi. Pourtant, il y a aussi les cris, les bruits, les pleurs à côté du silence et un tel silence n’est pas le contraire de la sensibilité, mais une manière de vivre ses pleurs, une façon de rester à soi dans la désolation totale du monde hors de soi. Deux accès au monde en somme. D’un côté le devoir de critique, de l’autre côté le droit au silence. Avec le silence des gens, nous voilà reconduits au rejet des schémas simplificateurs.

Si, nous autres, Occidentaux, avons coupé le drame nippon en deux parties, la part naturelle (tremblement, tsunami) et la part culturelle (la dislocation des centrales), le silence japonais nous fait comprendre que la catastrophe est une et indivisible et qu’elle forme une épreuve d’injustice totale. C’est en ce sens, peut-être, qu’il existerait une leçon japonaise : donner droit au silence comme à la critique. Kenzaburô Oé le disait déjà : « Nous qui avons échappé par hasard à la catastrophe nucléaire, nous devons désormais penser la vie et la mort de l’homme en les plaçant dans un contexte concret : le Japon d’après Hiroshima, le monde d’après Hiroshima. » Il semble qu’il y ait désormais une nouvelle leçon, le monde d’après Fukushima.

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