Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

(Alina Reyes, Ecrivain,Auteur de Souviens-toi de vivre, Presses Renaissance, 2010)

Article publié dans le Monde 28 Février 2010

"Les misères du monde sont le divertissement caché de l'homme moderne. Et dans ses divertissements affichés éclate sa misère"
 

Ce mercredi, après la messe des Cendres dans la vallée, je suis rentrée de nuit, par brume intense. Ma lampe éclairant tout juste de quoi faire un pas après l'autre dans la neige universelle.

Seule et toute petite au long de ce long chemin désert, montant à travers la forêt blanche et noire.

Quarante minutes durant, avançant d'un pas régulier au cœur du grand,silence, avec le bruit de la luge que je tire, chargée de vivres. A cette altitude, je suis dans le nuage, masse opaque et dense de minuscules gouttes qui me trempent autant que ma bienheureuse transpiration, effaçant la marque des cendres sur mon front.

Solitude habitée, pleine foi, action de grâce du corps traçant de tout cœur son chemin dans la nuit, pieds solides au sol, marche au ciel, montant patiemment vers la maison: concrète pénitence, dépouillement incarné, bonne entrée en carême.

 

Et le carême, c'est la fête. Entre ses trois arbres: don, jeûne, prière, j'installe, de branche à branche, ma cabane entre ciel et terre, où veiller dans une intimité redoublée avec ciel et terre. Donner, jeûner et prier participent du même mouvement: se priver, dégager de la place en soi pour le privé l'espace intime où peut se déployer la vie, la rencontre réelle. Un peu comme, dans le tsimtsoum, Dieu se retire pour permettre le déploiement du monde

Si je me donne, si je me prive, si je me rends, je ne fais que me mettre plus nue que nue pour l'amour qui me rejoint, se donne, se prive, se rend, dans le tu à tu donné, privé, rendu. Si je me dépouille de l'inessentiel, je réalise mon trajet d'homme, ma joie: aller à l'Essentiel. Comme quelqu'un qui, dans la nuit et le brouillard, avance vaillamment vers sa maison, et voit la nuit et le brouillard se transformer en grâce.

Là-haut, pas d'Internet ni de télévision. Parfois je me dis: il faudra que je l'allume la radio pour les informations. Mais j'oublie toujours. Pourquoi donc être en permanence branché sur les misères du monde? Les .misères du monde sont le divertissement caché de l'homme moderne. Et dans ses divertissements affichés, éclate la misère.

Je n’ai pas besoin de me gaver d’informations pour trouver le monde, le sentir, le connaître. Plus je me gave d’informations au contraire, plus elles font écran à une perception profonde, et à une compassion réelle. Je parle de moi ou de vous, c'est, pour parler de nous, au cœur, où nous sommes pareils. Au cœur trop souvent caché ou même éteint sous des tas d'encombrements dont le carême nous invite à nous libérer. Nous dénuer dans nos rapports aux choses, aux faits, aux hommes.

 

Dans l'ascèse nous apprenons le contentement. Se contenter de peu, sagesse universelle. Mais pas seulement. L'ascèse de carême, spécialement, est tendue vers un accomplissement, une rencontre, une résurrection de l'être. Elle est une marche, un mouvement, un désir de progression. Il s'agit d'être capable d'aller au vrai, et non d'éteindre le désir ni de mourir de faim.

L'abondance et la facilité nous divertissent et nous paralysent, nous rendent incapables d'aller au bout de l'amour. L'ascèse nous débarrasse de notre impuissance en nous débarrassant de la peur du risque. Se priver un temps de divertissements,de viandes, de sucreries, d'alcools, on croit cela difficile, mais il suffit d'abandonner cette croyance, de s'abandonner à le faire, pour s'apercevoir que ce n'est rien. Pour s'apercevoir qu'on a gagné beaucoup en liberté, et donc en possibilité d'aimer vraiment.

 

Chaque matin en me levant je jette les cendres de la veille dans la neige. Traînée noire dans la pente blanche en contrebas de ma maison, que la prochaine neige effacera. Ce qui est passé est passé, mais déjà les braises rougeoient de nouveau, toute la nuit le feu couve sous la cendre au fond du poêle, tout le jour il s'élève et brûle: de même l'amour couve sous l'ascèse, puis, purifié, s'élève et brûle.

Le jour je marche, porte les courses,rentre du bois, déneige devant la maison, casse la glace ... L'ascèse, c'est physique -et c'est pourquoi l'amour physique peut être aussi une ascèse, s'il est vécu comme humble, brûlante et aimante intimité avec Dieu. Pas de spiritualité sans ascèse, pas d’ascèse sans physique, pas d’amour accompli sans spiritualité physique.

« Je ne suis pas petit, je suis loin», dit l'un de mes amis montagnards. L'ascèse, c'est la prise de la bonne distance. Distance nécessaire au désir,qui simultanément s'annule et s’exauce dans la toute-proximité qu'est l'intimité avec l'essentiel. Par l'exercice du manque, l'ascèse abolit le manque. Abolit la séparation entre le désir et son accomplissement.

Dans l'ascèse mon désir n'est pas ce qui me tient ni ce que je maîtrise-dans l'un et l'autre cas j'en serais toujours esclave. Il est ce que je suis: non pas un être jouissant de son désir (soit qu'il l'idolâtre, soit qu'il s'applique à le mépriser, cette situation est un gouffre), mais un être en joie, dont le désir est à l'image du désir et de la parole de Dieu: en même temps qu'il s'exprime, il se réalise, comme dans le Fiat lux !

. Apprendre cela dans l'ascèse, cette relation de désir et d'amour avec Dieu, c'est apprendre à la vivre aussi dans les relations humaines, et dans la relation amoureuse.

Nous accompagnons le Christ vers sa résurrection. Vraiment, il s'agit de tenir à distance les forces de la mort que nous avons à traverser. Ces forces de divertissement, ces forces séductrices, ces forces faussement consolatrices, qui veulent nous faire oublier la mise à mort qu'elles opèrent sur nous, seule une grande intimité avec Dieu peut nous permettre de les tenir à distance, même au moment où elles s'abattent sur nous, jalouses de notre insoumission à leur puissance. Voilà comment nous les affronterons jusqu'au bout, voilà comment elles paraîtront nous vaincre en nous exposant nu et mort d'amour, voilà comment elles nous laisseront en vérité invaincu, voilà comment nous ressusciterons avec le Christ.

Vaincus, nous le sommes, non par les hommes, mais par Dieu en nous-mêmes. « Ce n'est pas moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi» (saint Paul)

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :