Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

(Bruno Frappat, L’humeur des jours, La Croix 28 Mai 2011)

Fronde

Une fronde pour la fraude ? La lecture de la lettre des soixantetreize députés UMP à François Fillon sur la sécurité routière est passionnante. Voici des élus, délégués par leurs électeurs pour voter des lois, donc censés encourager auprès du « terrain » le respect de ces lois, remuant ciel et terre pour que perdurent des dispositifs d’une hypocrisie établie. Car, en schématisant à peine, à qui servent le plus les panneaux signalant des radars sinon à ceux qui foncent puis ralentissent soudain et, aussitôt dépassée la zone dangereuse, recommencent à foncer ? Les autres, ceux qui respectent les limitations avant les panneaux, n’ont pas de nécessité de ralentir à leur approche. Leur suppression passionne plus les chauffards que les prudents.

Le système qu’encouragent nos députés rappelle ces classes où les gamins chahutent quand le professeur a le dos tourné mais, sitôt qu’il regarde les élèves, adoptent des attitudes d’une sagesse exemplaire : « Moi, M’sieur ? J’ai rien dit ! » Même chose sur les autoroutes : les feux rouges qui s’allument à l’arrière des bolides à la vue d’un panneau, spectacle courant, ne donnent pas une très belle idée de la nature humaine : fourberie, dissimulation, infantilisme.

Tout cela ne serait pas très grave si le débat ne faisait suite à une aggravation de l’insécurité routière dont on a quelque scrupule à rappeler qu’il s’agit de vie et de mort. Et faisait suite à une réforme du permis à points atténuant la gravité des peines encourues, message laxiste passé à l’ensemble de la société, après des années d’efforts et de résultats. Quand on a entendu des fabricants de dispositifs « antiradars » monter sur leurs grands chevaux, si l’on peut dire, pour protester contre le projet d’interdire leurs machines à frauder, quand on a entendu des élus les encourager, on s’est tapé le front d’incrédulité : la possibilité de contourner les lois serait-elle une des libertés fondamentales ?

Élites

Il y a autre chose dans cette lettre. Il s’agit du second paragraphe : « À l’heure où les yeux du monde sont braqués sur l’ancien directeur général du FMI, les Français semblent de plus en plus agacés du comportement de leurs élites et notamment des politiques. » Voilà donc ce que signifie la « profonde exaspération » des Français face aux « sirènes des ayatollahs qui souhaiteraient, à les écouter, un monde sans voiture ». Une protestation contre les « élites » résumées par l’ancien directeur général du FMI ! Les élites seraient coupables d’inconduite présumée. Le rapprochement de l’affaire DSK et du débat sur les radars routiers est d’une rare délicatesse. Pas démagogique pour un sou, l’un des promoteurs du texte, entendu mardi sur une radio, a expliqué que les gens en ont « marre » que des « polytechniciens ou des énarques » décident pour eux.

Voilà, dépassant de cette rhétorique, poindre le museau d’une conception basse de la politique. L’élu est là non pour expliquer le sens des lois et règlements décidés dans le sens de l’intérêt général. Il est là pour faire « remonter » de la base au sommet, du peuple aux « élites », les sentiments, les sensations, les préjugés, voire les erreurs du « terrain ». Loin de justifier (et en l’occurrence, cette attitude s’imposerait) le bon sens de mesures impopulaires qui ont pour but de protéger des vies, il s’incline devant le sentiment de l’opinion. Il se fait le « petit télégraphiste » de « ses » électeurs. L’on devine les soubassements de cette conduite : l’élu a peur de payer son courage éventuel en 2012 d’un désaveu électoral. Donc, il transmet. Il a fait son boulot. (1)

Déontologie

Les journalistes français se seraient-ils mal conduits en ne signalant pas à leurs lecteurs, auditeurs, téléspectateurs, ce qu’ils entendaient (ou croyaient savoir) au sujet du tempérament de Dominique Strauss-Kahn ? La réponse, selon nous, est claire : ils se sont bien conduits. N’en déplaise aux procureurs narquois des tabloïds anglo-saxons, dont le souci de la déontologie et de la vérité est connu de tous, il était licite, prudent, respectueux de ne pas faire état de rumeurs, de cancans, d’histoires échangées, pour deux raisons.

La première est que ces histoires n’étaient pas intéressantes si elles se limitaient à des dragues appuyées qui n’ont rien de dangereux pour la démocratie. Et dont on ne sache pas qu’elles soient interdites par la loi même si la morale commune les réprouve… La seconde est qu’en l’absence de preuves, s’agissant de crimes éventuels, on ne saurait rien avancer sans être capable de le prouver, de le démontrer, de le vérifier. Or, en ces affaires, jusqu’au drame du Sofitel de New York, il n’avait jamais été question de faits d’une telle nature. Ceux qui se dressent aujourd’hui pour clamer que « tout Paris bruissait de rumeurs » (toujours les « élites »…) omettent souvent de rappeler que ces rumeurs portaient sur des faits relevant de la vie privée et non de l’irrespect des lois.

La base de la déontologie journalistique est la vérification, le recoupement, la possibilité laissée, en cas d’accusation, à l’accusé de présenter sa version. Ces principes ont été allègrement piétinés ces temps-ci. La précipitation, l’approximation, l’emballement, la répétition amplificatrice, tous ces défauts du système médiatique contemporain ont joué à plein. Peut-on lutter contre ces défauts ? Ou ce combat est-il derrière nous, définitivement ?

On pourrait rêver d’un système médiatique qui se reprenne, qui s’interdise de présenter uniquement les thèses de l’accusation. Qui s’interdise de rien dire d’un événement dont on ne connaît même pas la victime alors que le présumé coupable (pardon : présumé innocent…) est un familier de tous, via les médias. On pourrait rêver d’un retour de balancier dans le sens de la prudence. Beaucoup vous diront que c’est fichu. Que la machine fonce à deux cents à l’heure sur les autoroutes de l’information. Et que les radars déontologiques n’ont même plus à être signalés puisque personne (ou si peu de confrères, hors ceux de La Croix ) ne respecte plus les limitations de vitesse.

Machisme

En lisant ce qui précède, certains (certaines) y verront peut-être la preuve d’un « machisme » dont les féministes dénoncent les ravages actuellement. Comment se défendre autrement qu’en disant que le respect de certains principes de sagesse et de prudence (sur les routes comme dans les médias ou la justice) ne vise pas à protéger les hommes et à mépriser les femmes. Mais que ces principes valent pour tous et toutes. Que des femmes périssent aussi sur les routes, que des femmes subissent l’humiliation du viol, que des femmes voient leurs réputations salies par des cancans et des « secrets de Polichinelle » susurrés de dîners en cocktails, que des échos assassins visent des cibles féminines et que le respect de la présomption d’innocence vaut (devrait valoir) pour chacune et chacun.

 

Partager cet article

Repost 0