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 (FABIENNE BRUGÈRE, philosophe, FORUM, La Croix 5 Juillet 2011)

On peut espérer que la prochaine campagne présidentielle française dessine un programme à destination des femmes tant elles sont plus vulnérables que les hommes : moins indépendantes économiquement, plus attachées à toutes sortes de soin (enfants, personnes âgées, malades) et plus soumises à la violence sexuelle. Il est plus que jamais nécessaire d’imposer la parité en politique et de l’appliquer dans bien d’autres domaines (à peine 20 % des professeurs d’université sont des femmes, dans un milieu pourtant féminisé). Bien sûr, ces transformations sociales en supposeraient d’autres : que les sages-femmes puissent être des hommes, les femmes de ménage, les secrétaires également, etc. Ce serait une manière de préparer une égalité salariale en rendant le monde du travail plus mixte. Cependant, nous en sommes loin.

La dernière campagne de publicité faite par le ministère de l’éducation nationale pour le recrutement des enseignants est un révélateur. Outre que cette campagne aurait coûté 1,3 million d’euros, les deux a affiches choisies sont sexistes. Une femme, un homme, tous les deux beaux, jeunes et minces. On peut lire qu’en devenant enseignant « Julien a trouvé un poste à la hauteur de ses ambitions » et que « Laura a trouvé le poste de ses rêves ». On sait bien que la publicité adore jouer sur les stéréotypes, l’homme actif et volontaire, la femme rêveuse et romantique, ce que suggèrent bien les mots « ambitions » et « rêves », la posture concentrée de l’homme à son bureau et décontractée de la femme appuyée contre une bibliothèque. Mais, le ministère de l’éducation nationale n’est-il pas là pour promouvoir les mêmes chances de réussite pour les femmes et pour les hommes ? Peut-il ainsi suggérer que les femmes auraient moins d’ambition que les hommes, ce qui revient à dire que la différence des sexes ne permet pas l’égalité ?

L’égalité pour tous et pour toutes, sans distinction de sexe, est pourtant une valeur de la République. Ou alors, plus cyniquement, il s’agit d’entériner un fait : dans le domaine de la fonction publique, e effectivement, les hommes réussissent mieux que les femmes, occupent de loin la majorité des postes dans la haute fonction publique, quels que soient les secteurs. Cette affiche serait une simple déclinaison d’une réalité inégalitaire où les femmes sont moins exigeantes que les hommes en termes de réussite sociale, les signes étant sur les deux photographies l’ordinateur pour l’homme et le livre pour la femme ; si les lles travaillent mieux à l’école, lisent plus que les garçons, elles se réalisent moins professionnellement, étant plus dans une logique d’épanouissement de soi que de performance au travail. Le ministère de l ’é d u c a t i o n n a t i o n a l e f a i t preuve d’archaïsme à travers cette campagne de recrutement ; la différence conduit à une subordination des femmes.

Éduquer, n’est-ce pas, toutefois, c o n s i d é r e r  u n e é g a l i t é d e s chances des filles  et des garçons– de tous les enfants, d’ailleurs –, pour les faire progresser, pour qu’ils puissent développer des capacités qui ne tiennent ni au sexe, ni à l’origine ethnique, ni à la classe sociale ? Cette campagne fait de ce ministère une caisse d’enregistrement des inégalités, comme s’il fallait reconnaître d’emblée que le monde est injuste et doit le rester.

À la question « Dans quel domaine les inégalités sont-elles les plus criantes ou les plus inacceptables ? », les Américains répondent souvent la santé et les Français l’éducation. On comprend bien la nécessité d’organiser, outre Atlantique, un droit de tous au soin, dans un pays où 47 millions d’habitants s’abstiennent de passer des examens de santé de base, et où 20 % de la population dépensent 80 % des ressources allouées aux remboursements liés à la santé. Mais on sait également que l’éducation est constitutive de l’identité française avec ses Grandes Écoles, ses filières universitaires prestigieuses (droit et médecine), ses concours de la fonction publique. Est en jeu, en France, avec l’éducation, la possibilité d’une vie à l’abri de la précarité et du chômage ou d’une existence reconnue que l’on se serait fabriquée soi-même en dehors des réseaux de pouvoir familiaux ou amicaux dont certains peuvent disposer.

Finalement, l’affiche du ministère de l’éducation nationale fait penser que l’idéal d’égalité promu par l’éducation est bien mort, qu’il faut accepter l’inégalitarisme, à commencer par celui qui concerne les sexes. La France est-elle prête à ce saut définitif dans un monde qui ne se cache plus de promouvoir des inégalités ou croit-elle encore à l’égalité, et donc à la solidarité, à un lien social structuré par l’inclusion plutôt que par l’exclusion ? Le dernier « baromètre d’agglomération » de la communauté urbaine de Bordeaux révèle que l’emploi est une préoccupation essentielle des habitants, suivi de près par la solidarité à l’égard des plus défavorisés. Alors, que nous est-il permis d’espérer ?

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