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(Joseph Moingt, Conférence, « Chrétiens et libres en Morbihan, Vannes, 6 mai 2013)

C’est en ces trois mots, et sous la forme d’une interrogation énigmatique, que m’a été transmis le sujet dont il est souhaité que je vous entretienne ce soir, et auquel je vais réfléchir avec vous, en trois temps et dans le même ordre : Jésus, aujourd’hui, pour quoi faire ?

 

- Jésus ; c’est le nom d’un homme connu dans l’histoire sous l’appellation de Christ, un surnom que nous portons, nous chrétiens, pour attester qu’il est l’Envoyé de Dieu, sanctifié par son Esprit Saint pour accomplir le salut des hommes, car nous nous reconnaissons sauvés et envoyés par lui pour témoigner de ce salut dans le monde.

 

- Aujourd’hui : nous cherchons donc à annoncer et à porter ce salut à nos contemporains par des paroles et des actions dans lesquelles ils puissent reconnaître et trouver la libération des maux dont ils souffrent et le bonheur auquel ils aspirent pour eux-mêmes et pour l’humanité à venir.

 

- Pour quoi faire ? : nous, chrétiens, qui avons reçu le salut dans l’Église, comment allons-nous vivre et nous organiser pour ne pas  enfermer ce salut en elle, mais pour le communiquer à tous ceux qui vivent en dehors de l’Église et sans les obliger à y entrer ?

 

En bref : quel salut Jésus a-t-il révélé et accompli dans son histoire, un salut que le monde d’aujourd’hui pourrait reconnaître comme tel et recevoir, et qui nous demande que faire, à nous chrétiens, pour le mettre à la portée de tous ?

 

1. Jésus, révélateur du Dieu sauveur

 

Il importe d’abord d’être bien conscient que le salut n’est pas une spécificité chrétienne inconnue du monde antérieur à Jésus. Au contraire, tous les hommes de tous les temps et de tous les pays, jusqu’à nous, ont cru, demandé, attendu, espéré un salut, et ne plus en éprouver le besoin est une spécificité « post-chrétienne » qui devrait nous donner à réfléchir. Les hommes aspirent au salut, parce que l’existence est pleine de dangers, que la vie leur échappe de tous côtés, qu’ils ne sont jamais assurés de leur subsistance du lendemain, car ils n’ont pas la maîtrise de l’univers, et ils attendent ce salut multiforme de la divinité qui régit les phénomènes de la nature et qui dispose des sources de la vie.

 

Espérance d’un salut et croyance en Dieu, quels que soient ce salut et ce dieu, se présupposent l’une l’autre et c’est par l’une et l’autre que les hommes ont fait leur éducation et ont grandi en humanité. Tout en ayant des dieux nombreux et divers, dont ils attendaient de multiples secours, ils croyaient en un Dieu souverain, que les anciens Grecs appelaient Père tout-puissant, parce qu’ils lui devaient la vie, et aussi Sauveur, car ils espéraient même de lui, confusément, de retrouver la vie après la mort.

 

Les Hébreux, dont la foi originelle en Yahvé participait de leur environnement païen, avaient été arrachés par leurs prophètes à l’idolâtrie et croyaient en un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre, que la Bible grecque appelle également Père tout-puissant et Sauveur ; ils concevaient l’acte créateur comme une activité continue qui préserve les hommes des périls mortels qui les menacent à longueur de temps. Aux approches de l’ère chrétienne, ayant toujours vécu sous l’occupation des armées païennes étrangères, ils n’avaient plus d’espoir de salut que dans la venue du Règne de Dieu qui libérerait leur pays de cette captivité et rassemblerait leur peuple dans la sainteté et la paix perpétuelle, ce qui ne les empêchait pas de craindre la venue de Dieu qui jugerait les hommes et châtierait les coupables.

J’ai rappelé ces origines disparates de la croyance en Dieu et de l’espérance d’un salut pour qu’elles servent de toile de fond à nos réflexions sur la mission salvifique de Jésus. Il fut élevé par des parents pieux et fidèles observateurs de la loi religieuse dans l’attente du salut promis par Dieu à son peuple. Vers la trentaine, il entendit l’appel d’un prophète, Jean-Baptiste, qui annonçait que le Jour du Jugement approchait ; il quitta son métier, se fit baptiser par Jean, et fut confirmé par Dieu dans sa mission d’appeler le peuple à la conversion. Quant au salut des nations païennes, il semble avoir été obscurci dans son esprit par le mystère de la venue imminente du Jour de Dieu.

 

À quelle sorte de salut Jésus appelait-il les gens autour de lui ? Au salut tel que l’annonçaient déjà les derniers prophètes d’Israël : Dieu viendrait établir son règne sur la Terre qu’il avait donnée à son peuple, il en chasserait les païens, il la purifierait des souillures qu’y avaient répandues les cultes idolâtriques, il y ramènerait les enfants de son peuple dispersés dans les nations païennes, il les purifierait de leurs péchés en répandant en eux son Esprit Saint, il rappellerait aussi à la vie par le même Esprit Saint tous les justes des anciens temps qui attendaient le Jour de Dieu dans le sein d’Abraham leur père, et il vivrait au milieu d’eux avant de les introduire dans son éternité. Comment Jésus concevait-il le passage du temps à l’éternité, de la vie auprès de Dieu à la vie en Dieu même ? Il ne cherchait pas à l’expliquer, il n’en parlait guère qu’à travers des paraboles et des images, celles des semailles et des moissons, d’un banquet de noces ou d’un repas amical ; il évitait de faire peur du Jugement de Dieu et de menacer de ses châtiments ceux qui ne feraient pas pénitence, à la manière de Jean-Baptiste, il évoquait plutôt la joie de rentrer à la maison, la journée de travail achevée, et d’être accueilli et servi à table par le père de famille. Il était surtout soucieux d’indiquer le chemin qui conduit au Royaume, et là il étonnait ses auditeurs : il ne mettait pas en avant l’observance des préceptes de la Loi ni la fréquentation des offices du Temple, il préconisait avant tout de réparer ses torts envers les autres, de pardonner à ses ennemis, d’aimer et d’aider son prochain, de secourir ceux qui souffrent, de se faire les serviteurs des plus petits, et il allait jusqu’à dire que des personnes qui ne l’auraient jamais connu seraient accueillies avec joie par son Père simplement pour avoir partagé leur pain avec des pauvres ; plus étonnant encore, il fréquentait les pécheurs, ces gens qui vivaient au contact des païens et à leur façon, et il disait qu’il était venu spécialement pour eux et que les pécheurs seraient admis au banquet du Royaume tandis que beaucoup qui se croyaient justes en seraient chassés. Quant à lui, il n’en rejetait personne, sinon ceux qui excluaient les autres. Sa façon de parler de Dieu frappait ses auditeurs : il en parlait comme quelqu’un qui vivait avec confiance dans l’intimité de Dieu, il l’appelait son Père, et il invitait ceux qui l’écoutaient à faire de même, à rencontrer Dieu dans le secret de leur maison pour lui exprimer leurs souhaits et leurs besoins plutôt qu’à fréquenter ostensiblement le Temple. Alors les prêtres et les légistes grinçaient des dents : Jésus déstabilisait l’institution religieuse à force de la tenir en dehors de ses préoccupations.

 

Cette réflexion doit être bien comprise. Jésus était un juif pieux et obéissant à la Loi, il n’était pas un révolutionnaire ni un réformateur religieux, il ne pensait pas davantage à remplacer le judaïsme par une nouvelle religion, alors qu’il n’a laissé à ses disciples ni rituel ni code législatif, sa pensée était mobilisée par la proximité du Royaume, dont il sentait, voyait et attestait la présence autour de lui ; il ne cherchait donc pas à fonder une Église destinée à traverser les siècles, puisqu’il voyait la fin des temps arriver, même pas dans des contrées païennes, puisqu’il disait que sa mission se limitait aux brebis perdues d’Israël, et s’il a prononcé une fois, une seule fois, le nom d’Église, c’était au sens des prophètes qui prédisaient le salut final d’un « petit reste » d’Israël, au sens où l’Apocalypse décrit la descente de la Jérusalem nouvelle du ciel sur la terre, pour désigner la petite communauté des saints et des élus prédestinés à échapper aux désastres des derniers jours et à entrer dans le Royaume de Dieu. Mais prêtres et légistes voyaient dans ces paroles des menaces contre le Temple et dénoncèrent Jésus au gouverneur romain comme un homme qui ameutait les foules pour se faire élire roi, et Pilate le condamna à périr sur une croix. Le christianisme a logé le salut de l’humanité sur cette croix.

 

La foi chrétienne parle du salut accompli par Jésus et en lui en joignant à l’événement historique de la mort de Jésus le témoignage rendu à sa résurrection par les apôtres et les évangélistes, un témoignage qui s’est inscrit dans l’histoire de l’Église. Je n’en parlerai pas, pas plus que je n’envisage de résumer la doctrine de la rédemption. Je m’en tiendrai à un seul texte de saint Paul. Alors qu’il entreprenait de détruire les toutes nouvelles communautés chrétiennes, Paul s’entendit interpellé par celui qu’il croyait mort et se sentit envoyé par lui annoncer aux nations païennes que Jésus avait repris vie en Dieu en qualité de Fils pour arracher à la mort tous ceux qui croiraient en lui. Désormais, il ne voulait plus parler que de la croix de Jésus, sur laquelle il voyait s’écrire une nouvelle page d’histoire, qui réconcilierait tous les hommes entre eux, juifs et païens, pour refonder l’humanité. Voici en quels termes :

 

Si quelqu’un est en Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien est passé, voici qu’une réalité nouvelle est là. Tout vient de Dieu qui nous a réconciliés avec lui par le Christ et nous a confié le ministère de la réconciliation. Car de toutes façons, c’était Dieu qui en Christ réconciliait le monde avec lui-même, ne mettant pas leurs fautes au compte des hommes et mettant en nous la parole de réconciliation. Au nom du Christ, nous vous en supplions, laissez-vous réconcilier avec Dieu. (2 Co 5,17-20).

 

Dans la ligne de la Bible, Paul attribue le salut à Dieu et l’interprète comme un acte créateur ou plutôt recréateur, non comme un acte de sa justice qui aurait obtenu la juste réparation de nos fautes par l’expiation d’une victime substitutive, mais comme un acte de son amour comblé par celui de Jésus et révélé par lui. D’autres textes de Paul, il est vrai, repris dans la tradition chrétienne, parlent du salut en termes de justice vindicative et de sacrifice expiatoire, mais Paul ne fait alors qu’utiliser le langage de la religion juive, qu’on trouve aussi, approximativement, dans des traditions païennes. Toutefois, il montre dans la croix un événement qui révèle Dieu dans un apparaître tout nouveau, Dieu dépouillé de la gloire et de la puissance de la divinité, privé de peuple et de temple et de prêtres, qui se fait connaître sous les traits de son envoyé, un blasphémateur mort du supplice d’un esclave, Dieu qui se tient sur la croix de Jésus pour recueillir son dernier souffle de vie et le lui restituer en souffle de vie divine et éternelle, Dieu qui se révèle dans l’acte d’amour d’un père qui donne la vie à son fils, sa propre vie, acte révélateur d’un Dieu « qui est pour nous » (Rom 8,31), pour tous les hommes, un Dieu qui est amour, et, en cela même, acte créateur d’une humanité nouvelle de fils de Dieu, régénérée par l’Esprit Saint créateur qui jaillit du corps transpercé de Jésus pour animer de la vie de Dieu tous ceux qui s’identifient à la mort de Jésus par la foi en lui.

 

La mort de Jésus est événement recréateur, aux yeux de Paul, pour trois motifs étroitement liés : réconciliant l’homme avec Dieu, elle rétablit de l’un à l’autre l’amitié originelle d’avant le péché qui avait présidé à la création d’Adam, – non moins important, elle réconcilie aussi entre eux les peuples jadis ennemis afin, explique Paul, de « créer en Jésus, à partir du juif et du païen, un seul homme nouveau et de les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la croix » (Ep 2,15-16), dans le même état d’union où Dieu avait créé tous les hommes en Adam, – enfin, c’est « avant la fondation du monde » que Dieu avait choisi et béni dans le Christ tous les hommes qu’il « prédestinait à être pour lui des fils adoptifs par Jésus Christ », et qu’il avait décidé de « mener les temps à leur accomplissement : réunir l’univers entier sous un seul chef, le Christ » (Ep 1,5.10).

 

Paul voit donc le projet créateur « s’accomplir » sur la croix de Jésus : rassembler tous les hommes dans l’unité, conformément au vœu de Jésus avant sa mort : « Que tous soient un comme toi, Père, tu es en moi et que je suis en toi, qu’ils soient en nous, eux aussi, afin que le monde croie que tu m’as envoyé » (Jean 17,21). Il interprète la croix comme le témoignage suprême d’amour que Jésus a rendu à Dieu en acceptant de mourir pour attester qu’il est son Envoyé pour le salut du monde entier, témoignage qui se retourne en révélation de l’amour par lequel Dieu embrasse tous les hommes pour fils en celui qu’il reconnaît pour son Fils unique. Tel est pour Paul le « mystère », inconnu jusque-là, « l’Évangile » nouveau qui renferme tout ce que Dieu a voulu révéler aux hommes sur lui-même, la création, la destinée humaine, le salut universel, toutes vérités cachées dans le lien de Dieu au Christ, mystère qui fait écho à la déclaration liminaire de l’évangile de Jean, affirmant que nul n’a jamais vu Dieu avant que Jésus ne l’ait dévoilé (Jean 1,18), et à l’une des premières paroles de Jésus, où il dit que personne ne connaît le Fils sinon le Père, ni le Père sinon le Fils et celui à qui il le révèle (Q=Luc 10,22). Un lien unit la mort de Jésus à la création, et donc le salut qu’il a accompli à toute l’histoire humaine. Telle est la révélation à laquelle nous devrons revenir pour approfondir l’intelligence du salut dont notre temps a besoin.

 

2. Aujourd’hui, « c’est l’homme qu’il faut sauver »

 

En proclamant que le Christ est mort pour tous les hommes, donc pour les païens au même titre que pour les juifs, et qu’il était par conséquent nécessaire mais suffisant de croire au Christ pour être sauvé sans obéir aux prescriptions religieuses de la loi juive, Paul avait posé le principe qui allait peu après séparer le judaïsme du christianisme. Mais il advint alors que ce dernier, constitué en religion et devenu religion d’Empire par la faveur des empereurs convertis à la foi nouvelle, voulut s’imposer au monde entier comme l’unique et nécessaire voie de salut. Or, il est advenu en notre temps que le monde occidental s’est en grande partie détaché de la religion chrétienne, alors que celle-ci, malgré des siècles d’efforts missionnaires, n’avait pas réussi, il s’en faut, à devenir la religion dominante des autres pays et peuples de la terre. Alors s’est posé à l’Église, et se pose à nous, chrétiens, un très grave problème : comment pouvait-elle, comment pourrons-nous annoncer et porter au monde le salut dans le Christ ? Le concile Vatican II y a longuement réfléchi et donne sa réponse dans l’Avant-propos de sa dernière Constitution pastorale « Gaudium et spes. L’Église dans le monde de ce temps ». Je la résume en citant et en entremêlant quelques extraits de cette introduction:

 

Le deuxième Concile du Vatican n’hésite pas à s’adresser maintenant, non plus aux seuls fils de l’Église et à tous ceux qui se réclament du Christ, mais à tous les hommes (à qui) il veut exposer comment il envisage la présence et l’action de l’Église dans le monde d’aujourd’hui, (convaincu que) ce monde a été formé et demeure conservé par l’amour du Créateur (…) pour qu’il soit transformé selon le dessein de Dieu et qu’il parvienne ainsi à son accomplissement. (…) Aussi le Concile (…) ne saurait donner une preuve plus parlante de solidarité, de respect et d’amour à l’ensemble de la famille humaine à laquelle le Peuple de Dieu appartient, qu’en dialoguant avec elle sur différents problèmes sur lesquels s’interroge de nos jours le genre humain, – l’évolution présente du monde, la place et le rôle de l’homme dans l’univers, le sens de ses efforts individuels et collectifs, la destinée ultime des choses et de l’humanité,- en éclairant (ces problèmes) à la lumière de l’Évangile et en mettant à la disposition du genre humain la puissance salvatrice que l’Église, conduite par l’Esprit Saint, reçoit de son Fondateur. C’est en effet l’homme qu’il s’agit de sauver, la société humaine qu’il faut renouveler. (…) Voilà pourquoi, en proclamant la très noble vocation de l’homme et en affirmant qu’un germe divin est déposé en lui, ce Saint Synode offre au genre humain la collaboration sincère de l’Église pour l’instauration d’une fraternité humaine

 

L’intérêt majeur de ce texte, pour notre réflexion, est de renvoyer à celui de Paul expliqué précédemment : au projet créateur de Dieu, posé comme principe du salut universel accompli sur la croix de Jésus, et repris par le concile comme base d’évangélisation d’un monde nouveau sorti de religion, sans qu’il soit nécessaire de soumettre ce monde aux obligations de la religion chrétienne, de même que Paul avait vu dans l’évangile de la croix le moyen de sauver le monde païen sans lui imposer le joug de la loi mosaïque, seule loi salutaire jusqu’alors connue des saintes Écritures. Quand le concile écrit qu’il faut « sauver » l’homme, il ne vise pas formellement son salut éternel, mais sa dignité menacée, la place à laquelle tout individu a droit dans une société solidaire, le rapport de chacun à l’univers comme au bien commun de l’humanité, la fraternité qui devrait régner dans la famille humaine, tous problèmes dont le concile va bientôt parler. S’il expose d’abord la pensée de l’Église sur le salut, pour dissiper les contresens facilement commis dans un monde devenu irréligieux, il ne va pas l’exhorter à revenir ou à se convertir à la religion chrétienne, mais il présente l’aide que l’Église est susceptible d’apporter à la société humaine, à la dignité des personnes, aux couples et aux familles, à l’essor de la culture, à la vie économique et sociale, à la sauvegarde de la paix, à la communauté internationale. Il est donc permis de dire que le concile « sécularise » le salut, mais comme le faisait Jésus quand il dégageait le salut de son enfermement dans les préceptes et les rites religieux pour le redéployer dans toute l’étendue des relations interpersonnelles et sociétales, car le concile entend bien examiner tous les problèmes actuels du salut de l’homme à la lumière de l’Évangile et, ajoute-t-il, en y déployant « la puissance salvatrice » que l’Église tient de l’Esprit Saint, c’est-à-dire avec la conscience d’exercer en tout cela sa mission salutaire. On peut encore penser que l’Église parle ainsi au monde pour exercer entre les hommes, les sociétés et les peuples le « ministère de la réconciliation » dont l’apôtre Paul se réclamait pour inclure la paix entre juifs et païens dans la réconciliation de Dieu avec les hommes accomplie sur la croix.

 

Le concile Vatican II est conscient que le monde contemporain s’était détourné de l’Église parce qu’elle ne lui proposait qu’un salut éternel et exclusivement religieux, sans paraître se préoccuper de son salut temporel et terrestre, dont elle ne se désintéressait pourtant pas, mais qu’elle n’incluait pas directement dans le projet salutaire de Dieu dont elle a la charge. Aussi appelle-t-il les chrétiens d’aujourd’hui à comprendre que le salut temporel, dont les hommes ressentent les besoins de multiples façons, n’est nullement étranger au projet créateur et éternel de Dieu, à son dessein de mener à terme et de sauver tout ce dont il a déposé en eux « le germe divin », source de leur « noble vocation » et de leur aspiration à « la fraternité universelle répond à cette vocation ». Le concile remonte donc bien, comme Paul, à l’origine du genre humain, acte de l’amour du Créateur, qui veut sauver tout ce qu’il a créé à son image et qui a inséré dans l’humanité un germe d’amour fraternel, afin que les hommes, s’unissant en une seule et même famille, puissent être sauvés comme un seul homme, au terme de l’histoire, dans le Christ, lui que Dieu a établi à l’origine pour être celui en qui s’accomplira la destinée commune de l’humanité.

Ce germe d’amour, prédestination au salut, est conçu à la manière dont les anciens Pères de l’Église parlaient de la création de l’homme dans la grâce en vue de l’immortalité, une grâce qui demeure en eux malgré leurs péchés comme une puissance de rédemption s’ils répondent à ses incitations à l’amour fraternel, puisque l’amour vient de Dieu et fait passer de la mort à la vie ceux qu’il pousse à donner leur vie pour leurs frères (1 Jn 4,7; 3,14-16). Ainsi ce salut, conçu en termes de « sécularisation », ai-je dit, n’est nullement soustrait à l’action de Dieu ni à la passion de Jésus ni au domaine de la grâce, pas plus que le projet créateur de Dieu n’est indépendant de son projet salutaire qui y trouve, au contraire, sa source.

 

En tout état de cause, le salut demeure un mystère, mais c’est le mystère de l’amour divin, et l’amour humain est aussi un mystère quand on le conçoit selon Jésus comme la disposition à donner sa vie, dont chacun cependant fait maintes fois l’expérience à des degrés divers. Le salut de l’humanité est inimaginable dans son terme, puisque nous ne pouvons même pas imaginer ni les dimensions ni l’unité de l’humanité parvenue à la fin de l’histoire. Mais le salut est simple dans son principe : Dieu veut sauver tout ce qu’il a créé, – aussi simple que la propension de celui qui aime à donner sa vie. Quant à la participation de l’homme au salut, au sien ou à celui des autres, elle est proprement inintelligible quand on la réduit à des rites, ceux que nous accomplissons dans une église ou que nous voudrions faire accepter par d’autres ; elle n’est compréhensible que dans la foi, et à la condition de prendre sens dans la vie de chaque jour, quand « la foi agit par l’amour » (Gal 5,6), c’est-à-dire quand la foi par laquelle le croyant s’adonne aux actes rituels le conduit aux actes de l’amour fraternel qui donnent sens à la vie, car l’homme trouve son accomplissement dans l’ouverture aux autres.

 

En d’autres termes, la recherche du salut par le croyant ou sa coopération au salut d’autrui n’ont de sens qu’en s’humanisant, en se montrant salutaires pour l’humanité, en étant mues par l’intérêt du chrétien pour tout ce qui est humain. Les chrétiens qui n’y verraient que des actes « humanitaires » devraient se demander pourquoi les apologies du christianisme chez les anciens Pères mettaient si fort en avant ce qu’ils appelaient la « philanthropie » du Dieu créateur, à savoir, selon saint Paul, le fait que « Dieu est pour nous » (Rom 8,31), qu’il est tourné vers nous, qu’une relation aux hommes est inhérente à son être-en soi- et pour soi, à sa vie trinitaire qui consiste en ce que « Dieu est Amour » (1 Jn 4,8). Et les chrétiens qui ne verraient de salut pour les incroyants qu’au prix de leur acceptation des rites et préceptes religieux du christianisme mériteraient le même reproche que Paul adressait aux judéo-chrétiens de son temps qui voulaient contraindre les convertis d’origine païenne à la circoncision et autres préceptes mosaïques : le reproche de rendre vaine la croix de Jésus, qui a apporté aux hommes la libération, la grâce d’appartenir à « la nouvelle création » (Gal 5, 1 3-1 5).

Ainsi le concile a-t-il cherché, en plein accord avec l’enseignement de Paul, à tourner le regard, la parole, l’action, les pas des chrétiens vers le monde à sauver, non pour l’amener à l’Église, mais pour lui faire découvrir en lui-même le chemin que le Créateur y a d’avance tracé : comment les chrétiens vont-ils se mettre efficacement au service du salut du monde ?

 

3. Au service du salut des nations

 

Il n’est pas inutile de se rappeler d’abord que l’Église exerce en permanence par sa prière le « ministère de la réconciliation » de Dieu et des hommes, dont se recommandait l’Apôtre des nations, tout particulièrement par sa prière eucharistique qui ne cesse d’imprimer dans la mémoire vivante de l’humanité le souvenir de la croix de Jésus sur laquelle se tenait Dieu pour accueillir ses enfants d’adoption. Les chrétiens n’oublieront pas qu’ils ne peuvent être utiles au salut du monde que pour autant qu’ils mettent à son service, en vertu de leur appartenance à l’Église corps du Christ, la « puissance salvatrice » qu’elle a reçue de lui.

Cela dit, on n’oubliera pas non plus l’ordre donné par le Christ à ses apôtres d’aller, de sortir, de partir, de parcourir le monde pour y jeter en tous lieux des semences d’Évangile. Ce commandement ne tarda pas à prendre le sens d’un appel au départ, aux longs voyages, à l’errance, appel d’abord à aller chercher les païens là où ils vivaient, au-delà des frontières de Galilée et de Judée que Jésus s’abstenait de franchir durablement, ensuite de quitter le refuge des synagogues où les païens convertis au Christ se sentaient mal accueillis, et finalement de découvrir le salut en dehors des enclos où la religion juive l’avait enfermé. L’appel à la mission fut, pour les disciples de Jésus, l’appel à la liberté d’oser penser la foi par eux-mêmes, d’oser la dire en public, d’oser mettre à l’essai de nouvelles voies de salut, audace que leur dispensait généreusement l’Esprit de Pentecôte. Il est avéré que la parole circulait librement sous son inspiration dans les communautés apostoliques, non sans y causer des désordres auxquels Paul s’efforçait de remédier, mais sans restreindre cette liberté, en invitant les fidèles à demander à l’Esprit le don d’interprétation pour rendre leurs propos intelligibles même aux païens (1 Cor 14,12-13).

 

L’appel à porter le salut au monde prend pour les chrétiens d’aujourd’hui un sens analogue, car les hommes de notre temps ne viennent plus guère apprendre l’Évangile dans les lieux de culte ni n’écoutent avec attention les enseignements que leur donnent de haut et de loin les chefs de l’Église. Les chrétiens doivent donc aller à leur devant, les rencontrer chez eux, dans les maisons, – des lieux séculiers -, pour leur adresser, dans le même langage séculier qui leur est habituel, des paroles qui prendront un sens salutaire en fonction de leurs besoins, de leurs souffrances et de leurs espoirs, et aussi pour mener avec eux des actions aptes à renouveler la société, la culture et les mœurs dans le sens de l’Évangile.

Qui sont ces chrétiens qui iront porter l’Évangile au monde ? On ne peut guère compter, du moins en premier ressort, sur les ministres officiels et consacrés de l’Église, les prêtres, déjà si peu nombreux et surchargés de travail, puisqu’ils ont la responsabilité du culte et des sacrements habituellement pratiqués par les fidèles, des services religieux demandés par la population locale, de l’assistance spirituelle auprès des fidèles et d’autres gens, d’une partie importante de l’administration diocésaine, et d’autres charges encore. Il est donc normal de penser que le service de l’évangélisation des incroyants, ou des baptisés qui ne se considèrent plus comme des chrétiens, ou de toutes autres personnes qui ne fréquentent l’Église que de loin en loin sinon pas du tout, bref, que ce service de l’Évangile, qui ne répond pas à une demande proprement religieuse, incombe aux fidèles laïcs, qui vivent eux-mêmes en plein monde, au plus près des gens qu’ils auront à aider, aux prises avec les mêmes problèmes et réalités, parlent le même langage, partagent les mêmes expériences, souffrances et aspirations.

Vatican II a eu la conviction que les laïcs étaient spécialement appelés à remplir un rôle actif dans la mission salutaire de l’Église, en leur consacrant le chapitre IV de la Constitution dogmatique sur l’Église Lumen Gentium, une nouveauté qui fut remarquée : il leur attribue la même dignité qu’aux autres membres de l’Église, sans inégalité, la même sanctification par l’Esprit Saint pour être un ferment de vie évangélique dans le monde, il les juge même « particulièrement appelés à rendre l’Église présente et agissante en des lieux et en des circonstances où ce n’est que par eux qu’elle peut être le sel de la terre » (§ 33), il expose longuement leur participation à la triple « fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ », et il conclut en invitant les pasteurs à « reconnaître et promouvoir la dignité et la responsabilité des laïcs dans l’Église, (en) leur laissant la liberté et la latitude d’agir (…) et à respecter la juste liberté qui appartient à tous dans la cité terrestre » (§ 37).

 

Il importe de souligner ce respect de la liberté des laïcs, qu’il s’agisse des charges auxquelles ils sont appelés dans l’Église sous l’autorité des pasteurs, ou de la mission évangélique à laquelle ils s’adonnent dans le monde de leur propre initiative. On sait combien longtemps et âprement la hiérarchie ecclésiastique a combattu la liberté reconnue aux citoyens dans les sociétés démocratiques, a fermé toutes les ouvertures susceptibles de laisser entrer dans l’Église ce vent de liberté, et combien nombreux ont été les catholiques à la quitter parce qu’elle ne leur reconnaissait aucune liberté de parole. Tout l’esprit de la « modernité » se résume dans cette liberté, et on ne peut guère espérer ni que s’arrêtera l’hémorragie des fidèles ni que le monde fera pleine confiance à ceux qui viendront les évangéliser, tant que l’Église ne respectera pas davantage la liberté des laïcs, malgré les efforts en ce sens faits en maints endroits depuis le concile. Les laïcs ne se lasseront pas de revendiquer et de prendre la liberté de parole, indispensable au témoignage qu’ils veulent rendre à l’Évangile et à l’Esprit du Christ.

 

Il est prévisible que l’ouverture sur le monde, nécessaire à la vocation et à l’envoi des laïcs pour lui annoncer l’Évangile, ne se fera pas sans une profonde modification de la constitution hiérarchique de l’Église, c’est-à-dire sans l’acceptation d’un certain degré de démocratie, car l’Église ne pourra pas longtemps se présenter, sous le nom de Peuple de Dieu, comme un peuple uni et mélangé à tous les peuples de la terre, sans se recommander de la même liberté dont jouissent ou que revendiquent ces derniers, sous peine que ne se tarissent les vocations à la mission et que les communautés chrétiennes ne se réduisent aux dimensions et à l’aspect d’une secte religieuse. À notre époque où renaissent en différents endroits du globe de violents conflits religieux, il est important que le christianisme se signale par ce qui le différencie radicalement de toute autre religion, à savoir de n’être pas fondé sur du sacré, sur l’autorité d’une loi et d’une tradition immémoriales et intangibles, mais sur un Évangile, une Bonne nouvelle, une parole de libération et de paix. Et certes toute société a besoin d’une autorité, mais celle-ci doit respecter la liberté de ses membres et accepter pour cela d’être partagée. Aussi Jésus, rappelant à ses apôtres qu’il n’avait pas eu d’autre ambition que de se faire le serviteur de tous, les a-t-il mis en garde contre un esprit de domination qui les porterait à exercer leur pouvoir à la façon des chefs des nations (Mat 20,25-28), – ce qui n’a pourtant pas manqué de se passer.

On se souviendra aussi que Paul avait voulu bannir des communautés chrétiennes toute marque de supériorité raciale, sociale ou sexuelle (Gal 3,28), ce qui n’est pas sans intérêt à notre époque où le degré de civilisation d’une société se mesure à l’émancipation des femmes et à leur possibilité d’accéder aux plus hautes fonctions. Et on se rappellera encore, comme nous y invite Vatican II, que les chrétiens doivent à leur sanctification par l’Esprit Saint de constituer ensemble « une sainte communauté sacerdotale » (1 Pierre 2,5), d’où est banni l’exclusivisme des anciennes médiations du sacré, puisque le Nouveau Testament ne fait aucune référence aux prérogatives d’un sacerdoce rituellement consacré.

Mais quand on tient ce langage, qui n’est pourtant qu’un rappel de l’Évangile, il semble qu’un vent d’égalitarisme démocratique fait vaciller les colonnes de l’Église, que les laïcs veulent s’emparer de l’autorité épiscopale et les femmes des charges sacerdotales. Il y aurait moins de confusion si l’Église cherchait à exploiter les ressources du sacerdoce commun des fidèles, au lieu de les menacer d’être bientôt privés des nourritures sacramentelles et spirituelles s’ils ne s’appliquent pas plus énergiquement au recrutement des prêtres. La confusion se dissiperait plus vite si elle mettait toute son énergie à annoncer l’Évangile au monde plutôt qu’à défendre ses traditions. L’Évangile, il est vrai, ne facilite pas l’exercice de l’autorité, dont il redoute la dérive en autoritarisme, ni du sacré dont il craint la rivalité avec la sainteté. Mais ces difficultés se résoudront plus facilement du jour où l’Église, se retournant vers le dehors, sera plus préoccupée des dangers et des besoins du monde que de sa survivance et du sauvetage de son passé. On pourrait alors comprendre que l’autorité de l’évêque n’est pas diminuée par les responsabilités confiées aux laïcs, que le ministère spécifique du prêtre n’est pas altéré du fait que plusieurs de ses charges seraient exercées par des personnes non consacrées, y compris des femmes, et aussi comprendre que les laïcs voués à l’évangélisation du monde ne peuvent pas rester enfermés dans l’enclos du sacré. Le vrai problème est de comprendre que la communauté évangélique n’est pas du communautarisme, et qu’elle n’existe pas sans esprit de communion ni sans communication.

 

 

 

 

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