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(Jean-Claude Petit, Président de Chrétiens de la méditerranée, Forum, La Croix, 29 Mai 2013)

Depuis des dizaines d’années, en a-t-on entendu annoncer, puis lu, relu, ressassé, des feuilles de route censées parvenir enfin à la paix au Moyen-Orient ! En a-t-on organisé des réunions inutiles mais coûteuses, pour faire semblant de les mettre en œuvre ! Jusqu’à mettre sur pied un « Quartet » des grandes puissances confiées, à Jérusalem, à la responsabilité encore plus inutile, et encore plus coûteuse, de Tony Blair. Comme si la construction de la paix était une pièce de théâtre que les grands de ce monde jouaient à intervalles réguliers pour calmer les impatiences des peuples qui aspirent à en jouir ! À croire que les tragédies innommables de deux guerres mondiales successives et les ravages additionnés du nazisme et du communisme sont déjà passés par pertes et profits. Et à en oublier que notre monde, dissémination nucléaire aidant, vit sur une poudrière – il est, c’est vrai, soigneusement camouflé sous les oripeaux séduisants de l’ultralibéralisme financier. Au diable la paix si elle a besoin de la justice pour faire son chemin. Discourir, prêcher, émouvoir oui, comme l’a fait Barack Obama à Jérusalem le dernier. Mais agir jusqu’à se compromettre pour que justice soit rendue et le droit international respecté, c’est décidément trop. Même pour un prix Nobel de la paix !

Or voici qu’à la stupéfaction générale, un homme, tout de simplicité vêtu, a fait irruption, le mercredi 13 mars à 20 heures, sur la scène mondiale et, sans plus tarder, y a mis son grain de sel par la seule grâce du prénom qu’il a choisi de se donner. Élu par ses pairs évêque de Rome et, de ce fait, devenant le 266e pape de l’Église catholique, Jorge Mario Bergoglio, archevêque de Buenos Aires, a écouté le conseil que lui a donné à l’oreille, sitôt connu le résultat du vote, son ami le cardinal brésilien Claudio Hummes : « N’oublie pas les pauvres. » Ceci s’est imprimé dans mon esprit, a expliqué aux journalistes le nouveau pape. J’ai immédiatement pensé au « Poverello ». » Padre Jorge est devenu le pape François.

En réalité, l’homme venu du Sud, de ces pays émergents qui sont de plus en plus en première ligne sur les questions de développement, d’égalité et de gouvernance, ne pouvait pas oublier les pauvres. Lui, le fils d’une famille d’immigrés italiens, depuis qu’il est devenu prêtre a fait de la lutte contre la pauvreté l’un de ses combats majeurs, dénonçant solennellement en elle en 2009, sans hésiter un instant, « une violation des droits de l’homme ». Et pourfendant le néolibéralisme qui, avec l’économie spéculative, détruit les emplois, multiplie les exclusions et crée de l’esclavage. Mais à la différence de ceux qui dissertent sur la pauvreté comme d’un problème parmi d’autres, le pape François connaît d’expérience le monde des pauvres, qu’ils s’appellent chômeurs, prisonniers, femmes battues, enfants des rues… et tant d’autres. Toute sa vie de prêtre, puis d’évêque, il les a visités, écoutés, réconfortés, encouragés, accompagnés. Les pauvres sont, en quelque sorte, sa priorité, sa préférence, dans la ligne du Christ de l’Évangile.

« La règle de vie de Padre Jorge, c’est de faire un avec celui qui souffre », dit de lui un prêtre argentin. Et lui, en 2012, renvoyait comme en écho : « Que chaque plaie que nous rencontrons nous interpelle et que nous y répondions avec tendresse. » « Tendresse », un mot que François affectionne.

Mais en mettant ses pas dans ceux de François d’Assise, le pape savait très bien – et d’expérience, redisons-le – que la lutte contre la pauvreté n’est pas une fin en soi. À l’époque, dans un monde et une Église dominés par les puissants, François d’Assise et ses frères, bientôt suivis de Claire, de quelques femmes, puis de laïcs, ont vécu l’Évangile en menant une vie de radicale pauvreté. Ainsi ont-ils fait souffler un vent de réconciliation et de fraternité. Et ouvert des chemins vers la paix. À tel point, écrit Christian Bobin, que « le message de François d’Assise demeure le rêve d’une fraternisation avec d’autres civilisations ».

C’est ce rêve que le pape François reprend aujourd’hui à son compte et qu’il veut faire partager à toutes celles et à tous ceux qui s’intéressent à la paix du monde.Lutter avec les pauvres contre leur situation de dominés, d’humiliés, d’exclus, c’est lutter pour la dignité de chacun et pour la reconnaissance de ses droits. C’est travailler sans relâche pour l’égalité de tous et donc pour la justice, condition d’une fraternité véritable. Là est le plus sûr chemin de la paix. La seule feuille de route véritablement efficace. En mettant ses pas dans ceux de François d’Assise, en faisant de l’amour des pauvres le cœur de sa mission, le pape François non seulement entreprend de modifier le logiciel d’une Église devenue trop centrée sur elle-même, mais il met l’expérience de sa propre vie de croyant au service d’un monde éclaté et inquiet en quête d’un vivre-ensemble digne de ce nom.

«  Divine surprise », aurait dit, au soir de l’élection de François, Andrea Riccardi, fondateur de la communauté de Sant’Egidio, intrépide combattant de la paix. La divine surprise passée, à chacun de nous d’entendre le message venu de Buenos Aires via Assise. Pour que la surprise se transforme en réalité.

La paix, en effet, n’est qu’un concept vidé de son contenu si le souci incessant de la justice et le respect des droits humains fondamentaux ne lui sont pas associés. La paix n’est qu’une utopie sans lendemain si elle n’a pas d’acteurs capables de se salir les mains, voire de risquer leur vie pour que justice et fraternité sculptent son vrai visage. Tel est aussi, depuis deux mille ans, le message de Pâques. Notre boussole et notre espérance.

 

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