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(Emile Poulat, Socilogue et historien, Forum, La Croix, 21 Mai 2012)

 « Comment peut-on être un homme de foi, un homme de Dieu, dans une société radicalement laïque ? », s’est demandé le cardinal André Vingt-Trois, archevêque de Paris, dans une récente conférence à Lourdes, en se référant à un propos qui m’est familier et qui aura été l’axe de ma vie personnelle et universitaire.

Jusqu’à une date récente – disons jusqu’à la veille du Concile –, la question pouvait sembler de l’inquiétude personnelle. Rapidement, en un gros demi-siècle, elle est devenue une affaire commune pour ceux que préoccupe ce qu’il est convenu d’appeler l’avenir du christianisme.

Institutions, persécutions, conversions, la situation de l’Église catholique dans le monde de ce temps est complexe et contradictoire, trop habituellement simplifiée. Elle tient en quelques mots conciliaires souvent réduits à leur début : « Gaudium et spes, luctus et angor », ou « Les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes de ce temps, des pauvres surtout… »

La vision thomiste a longtemps prédominé : les « deux puissances », ecclésiastique et civile, Église et État, en rivalité. Un grand symbole en fut, en 1889, pour le centenaire de la Révolution française, la tour

Eiffel surplombant de ses 300 mètres les deux tours de Notre-Dame de Paris. Aujourd’hui, c’est la statue de La Liberté éclairant le monde à New York et, à Rio de Janeiro, la statue du Christ Roi à l’entrée de la baie.

La vision augustinienne semble aujourd’hui l’emporter : les deux cités, le péché du monde et la grâce de Dieu, mais dans un monde qui a cessé de se percevoir sous ce mode – effaçant par là même la notion de péché – et de contenir ses effets. Comme les grands navigateurs du XVIe siècle passant la ligne de l’Équateur, nous avons changé de Ciel sans retour pensable.

Devant cette situation – perçue en termes de « déchristianisation » – la stratégie de l’Église a été d’escompter ce retour et de tout faire pour le préparer. En ce sens, elle a eu deux papes visionnaires : Léon XIII et ses encycliques sur l’ ordo futurus rerum, l’ordre mondial chrétien à venir (politique, économique, social) ; Pie XI et sa théologie du Christ roi des nations, des familles et des individus. Sous le nom d’Action catholique, la mise en œuvre de cette vision mobilisa de grands enthousiasmes et de puissants moyens aujourd’hui épuisés ou transformés, sans rien d’équivalent à l’horizon pour les remplacer, malgré une vitalité dont témoignent tant d’initiatives et de tentatives en ordre dispersé.

Cette transformation a désormais franchi un second seuil. Elle concernait ce que, au lendemain de la Révolution française, on appelait un « néocatholicisme », luttant contre l’ordre nouveau jugé inacceptable tandis que perdurait ce que les sociologues ont appelé la « civilisation paroissiale » traditionnelle, alors essentiellement rurale, fondée sur l’idéal du « bon prêtre » à la tête de ses ouailles.

Nous vivons aujourd’hui dans un monde radicalement sécularisé, où la force tranquille des choses se montre plus efficace et moins onéreuse que la guerre des « deux France », tout en ménageant les « niches ecclésiales » favorables à la paix civile dont l’importance est souvent méconnue et sous-estimée.

Un monde sécularisé est un monde qui se passe d’un Dieu dont il n’a plus le besoin. Pour le chrétien, cela ouvre deux possibilités : ou bien le repli de la foi vécue dans la vie privée et le cercle familial ; ou bien une réflexion à frais nouveaux sur une réalité et une expérience dont ce monde ignore tout : la prière, ses implications et ses développements.

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