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la-croix.jpg(Joël Molinario, directeur-adjoint de la revue « Lumen Vitae » et Theologicum de Paris, La Croix 17Juillet 2010)

Il y a soixante ans, un prêtre allemand et un prêtre français créèrent l’équipe européenne de catéchèse. Au nom de l’Europe à construire, au nom des hommes à réconcilier, au nom de l’Évangile à annoncer, les P. - Stillmann et Elchinger donnèrent les bases d’une rencontre régulière des responsables nationaux et des enseignants en catéchétiques des facultés européennes. Pour ce soixantième anniversaire, l’équipe européenne a organisé son congrès à Cracovie. Lieu éminemment symbolique : ville de l’archevêque Karol Wojtyla, mais aussi région du cœur le plus meurtri de l’Europe, Auschwitz.

Une réflexion fondamentale sur la dimension narrative de la catéchèse fut l’objet des travaux de cette semaine polonaise. Poser ce thème comme une problématique est bien la marque de pays occidentaux. Nous héritons d’une culture qui a longtemps rejeté le récit en dehors du cercle des choses sérieuses et vraies. « Tu nous racontes des histoires », dit-on bien souvent. Spinoza avait marqué le territoire philosophique de notre continent, lui qui affirmait tout de go que le récit c’est bon pour les curés et les gouvernantes (sic) ! S’intéresser au récit met en défi la rationalité occidentale issue de la modernité.

Pourtant, Jésus racontait des histoires pour nous annoncer le mystère du Royaume, pourtant l’Évangile raconte le mystère pascal du Christ, pourtant l’Évangile raconte les rencontres du Christ avec l’aveugle, le jeune homme riche ou la femme hémorroïsse. Mais il ne s’agit pas d’un accident, d’un hasard de genre littéraire disponible. Car l’humanité de Dieu ne sait pas se dire de plus juste façon. Si Dieu s’est révélé dans l’histoire, notre foi naît d’une rencontre qui se raconte. Le langage le plus adapté pour dire l’humanité de Dieu et la naissance de la foi est le récit. « Jésus racontait des paraboles, avant d’être reconnu comme la parabole de Dieu », disait le théologien E. Jüngel. Laisser Dieu se dire revient à raconter Dieu. La narration est aussi une médiation essentielle de notre identité narrative de croyants. Parce que le temps est insaisissable, le récit humanise le temps, le récit rend le temps humain malgré l’éclatement de nos expériences. Le temps est retrouvé dans l’intrigue du récit comme l’expliquait Paul Ricœur.

Ainsi, la transmission de la foi est marquée par la dimension narrative. « Je vous ai transmis ce que j’ai moi-même reçu, la nuit où il fut livré… » (1 Co 11, 23). Saint Paul transmet un récit marqué par la croix. Les communautés croyantes vivent de l’écoute de ce récit fondamental. Nous sommes nés dans la foi d’un grand récit, celui du projet de Dieu pour l’homme qui se raconte de la Genèse à l’Apocalypse. La catéchèse consiste alors à habiter ce récit de l’Ancien et du Nouveau Testament qui tisse nos propres récits de vie.

Pourtant, cette cohérence narrative de la foi et notre congrès ont été plongés dans l’inénarrable par notre visite à Auschwitz. Non pas techniquement. Il y a des milliers de récits sur Auschwitz. Mais ici le récit n’atteint pas son objet, ici il n’y a pas de cohérence des événements et du chaos, pas de temps retrouvé. Après Auschwitz l’humanité sera toujours meurtrie. « Dans un lieu comme celui-ci, les paroles manquent ; en réalité, il ne peut y avoir qu’un silence effrayé », dit Benoît XVI le 28 mai 2006 lors de sa visite à Auschwitz-Birkenau.

Alors, la catéchèse doit garder cela en mémoire. La narration doit toujours être ramenée au souvenir dangereux des perdants, à l’identification de l’histoire comme histoire crucifiée, parole comme parole crucifiée. C’est cet impossible récit qui nous engage à raconter l’humanité de Dieu, de ce Jésus-Dieu qui est passé par la croix, qui s’est identifié aux rejetés de l’humanité. Dans une théologie d’après Auschwitz, la première question que doit se poser la théologie chrétienne est celle du salut des victimes, de la justice et de la mémoire rendue aux innocents. La question d’Auschwitz est double : où est Dieu ? mais aussi où est l’homme ? « De quoi est-il donc capable, Auschwitz a profondément abaissé la frontière de la honte », disait le théologien Jean-Baptiste Metz. Pouvonsnous catéchiser sans le soupir de Job et le cri de la Croix, le silence du samedi saint ? Nos récits sont recevables parce que crucifiés. Nos récits sont recevables parce qu’ils gardent la mémoire juive du premier Testament. Mémoire juive incluse dans la nôtre. Hitler avait ce projet fou de faire éditer une Bible qui aurait supprimé l’Ancien Testament, remplacé par Mein Kampf ! La narration de la révélation de Dieu commence et continue avec l’histoire du peuple élu, car qui ignore l’Ancien Testament et la mémoire juive, ignore Jésus-Christ.

 

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