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(Joël Molinario, maître de conférences au theologicum de Paris, Forum la Croix 18 Juin 2011)

 

L’essai de Christian Delporte Une histoire de la langue de bois (Flammarion, 2009) est tout à fait suggestif. Ouvrage à la fois savoureux et inquiétant. Savoureux pour les nombreuses anecdotes et les multiples exemples qui parsèment les discours politiques et idéologiques de tout poil et que nous livre l’auteur. Mais inquiétant, par ce qui paraît commun dans la langue de bois. Une langue si bien partagée ! Il semble bien qu’elle n’est pas l’apanage des partis ou des mouvements de toute sorte, mais qu’elle se réfugie aussi dans notre quotidien au point que nous la trouvions parfois quelque peu arrangeante. Elle va même jusqu’à se glisser dans nos propos religieux. Ce qui n’est pas sans conséquence sur la transmission de la foi.

« Convenu, généralisant, préfabriqué, déconnecté de la réalité, le discours de la langue de bois reconstruit le réel en mobilisant et répétant inlassablement les mêmes mots et formules stéréotypés, les mêmes lieux communs, les mêmes termes abstraits », explique Christian Delporte. La langue de bois « fleurit » – le terme est-il juste ? – spécialement dans des régimes totalitaires. L’ancienne Europe de l’Est en fut un théâtre fort représentatif. À tel point que les processus de libération des années 1980 s’accompagnèrent de contestations du régime sous le mode d’un humour corrosif qui s’attaqua en tout premier au langage des apparatchiks. Les Polonais de Solidarnosc brillèrent en ce domaine en démontant le discours de la langue de bois officielle en diffusant un tableau en quatre colonnes montrant comment on peut écrire un discours du Parti en variant les compléments, les épithètes ou les appositions. Le hasard des combinaisons permet ainsi de fabriquer 10 000 variantes de textes du style : « La pratique de la vie quotidienne prouve/que le renforcement des structures/ présente un essai intéressant de vérification/du système de formation des cadres qui correspond au progrès. » De tels éléments peuvent être repris et combinés indéfiniment pour former un discours de quarante heures !

Ces références aux systèmes totalitaires extrêmes paraissent éloignées de nous. Pourtant, la langue de bois commence tout près de nous, par exemple par le glissement d’un attribut en épithète. Ainsi, après le 11 septembre 2001, le président des États-Unis tenta-t-il de convaincre l’ONU que la guerre d’Irak était juste, alors que nombre d’Européens s’y opposaient. Deux ans plus tard, devant le Congrès américain, George Bush au détour d’une phrase évoquait « la juste guerre d’Irak » . Un léger glissement… et l’affaire était entendue. « La juste guerre d’Irak » était devenue un groupe nominal sans respiration entre les mots « juste » et « guerre » . De fait, le débat sur la légitimité de cette guerre était considéré comme définitivement clos. La langue de bois débute ainsi, quand les mots font blocs et ne respirent plus, quand l’attribut devient épithète, quand le locuteur croit dominer par ses mots, quand on croit dominer par le pouvoir des mots et rendre inutile la prise de parole. La langue de bois enferme dans ses lieux communs, crée un ordre des mots qui n’existe que par le discours qui prétend tout ordonner. Elle ne respire pas, elle ne laisse pas de place pour la réalité, l’émotion ou le mystère. Elle est profondément allergique à la poésie et à l’humour. Combien de poètes et d’humoristes Staline et Hitler ont-ils enfermés et exécutés ?

Les mots ont besoin d’être parlés par des sujets, le langage a besoin d’être habité pour faire exister des personnes. La langue de bois n’aime pas les sujets, elle a horreur de l’intériorité. « Je te cherchais à l’extérieur, or tu étais à l’intérieur de moi », disait Saint Augustin, parlant de sa conversion. Dieu ne se découvre pas dans la rhétorique, dans le pouvoir formel des mots convenus. « Le poète ne se sert pas du langage : il entre dans le mystère du langage, il éprouve en lui-même sa genèse, il en est profondément complice ; il a partie liée avec l’aventure même du Verbe », écrit François Cassingena dans Poétique de la théologie (Ad Solem). Et quelle est cette aventure du Verbe, si ce n’est la traversée pascale de l’existence ? Nous vivons toujours avec des mots reçus, mais une parole fragile, celle de la conversation que Dieu veut tenir avec nous. Dans la foi, c’est toujours « une pâque de la parole » que nous éprouvons, selon la belle expression du poète Claude Vigée. Sans cette pâque de la parole, les plus belles conférences, les plus belles homélies, l’intervention la plus convaincue d’un catéchiste peut se transformer en bois dur, en discours d’apparatchik. La parole appelle la Parole et pas seulement les mots. Et chacun peut l’oublier.

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