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Les deux propositions hebdommadaires sont également en ligne : Le mot du Dimanche, Préparer le Dimanche.

 

(Gaston Piétri, FORUM, la Croix 28 Janvier 2012)

Lorsque a été annoncé le « retour du religieux », il n’a pas manqué de personnes pour comprendre le retour de la foi, et bien sûr de la foi chrétienne. Que la foi ne soit pas étrangère à cette réapparition du religieux, qui ne le comprendrait ? Mais dans une société où se multiplient les «  stands  » religieux ou simplement spirituels, il est important pour les chrétiens d’éviter une identification du spirituel au religieux, et du religieux à la foi. Distinguer est une condition pour dialoguer en vérité. Or ce dialogue-là avec diverses formes de spiritualité est aussi nécessaire qu’avec les grandes religions et avec l’incroyance sur fond d’agnosticisme.

Le sacré mérite respect. Mais il existe bien des formes de sacré. Il peut aussi bien être attaché, comme on le voit dans certaines démarches religieuses, à un divin impersonnel. Dans l’ordre intellectuel, il s’exprime alors à la manière de ce « Logos » rationnel auquel il est impossible de s’adresser comme on s’adresse à un vivant personnel. « Il ne s’occupe pas de moi, je ne m’occupe pas de lui », disait un jeune homme sorti de son agnosticisme pour entrer en tâtonnant mais avec sérieux dans la voie de la spiritualité et même du religieux. Le sachant ou non, cet homme était proche de la conception du philosophe Spinoza, pour qui la relation avec Dieu correspondait sans plus à la connaissance philosophique du monde. Certains de nos contemporains professent qu’il est temps de se rendre attentif aux valeurs de l’esprit, et comment ne pas s’en féliciter lorsque règne autour de nous cet épais matérialisme consumériste  ? Allant plus loin, ils sont quelques-uns à chercher une mystique, mais une mystique dégagée de toute entrave dogmatique. Ce Dieu impersonnel n’a besoin d’aucune médiation car il ne fait qu’un avec l’homme, comme il ne fait qu’un avec l’univers. Un Dieu immanent n’attend rien de l’être humain sinon qu’il coïncide avec lui-même dans cette intériorité où, loin de tout divertissement, s’affirme son moi.

Ces spirituels sont-ils si éloignés du Christ ? Non, s’il est vrai que le Christ ne peut rencontrer l’homme que s’il habite consciemment sa propre vie. Et pourtant la foi pour le chrétien est d’abord l’accueil d’un Autre. C’est lui qui entre dans l’existence humaine. La foi naît de la rencontre de cette Personne qui à elle seule résume le Message que Dieu adresse à l’homme. La singularité du christianisme tient au fait que le Messager est lui-même l’objet du Message. La foi est donc suspendue à ce point de l’espace et ce moment du temps, minuscule au regard de l’histoire de l’humanité, où l’individu Jésus de Nazareth a pris rang parmi les humains.

Le « moi » du Christ ( « et moi, je vous dis » ) n’a d’autre sens que de nouer avec tout homme et en tout temps une relation interpersonnelle. Gandhi, saisi d’admiration pour l’enseignement de Jésus, a pu écrire qu’il ne serait pas affecté « si quelqu’un devait prouver que l’homme appelé Jésus ne vécut jamais », car « resterait pour lui le Sermon sur la montagne ».

Eh bien non, la Personne du Christ importe avant tout, car le Sermon sur la montagne est d’abord ce qu’il a vécu avant d’être ce qu’il a enseigné. Le Ressuscité auquel croient les chrétiens n’est pas un autre que Celui qui un jour est entré sur la scène de l’histoire. Autrement dit le Christ ressuscité, désormais au-dessus de l’espace et du temps, est à jamais Jésus de Nazareth.

De ce Christ parmi nous, Christian Bobin a dit, dans un élan de belle lucidité, qu’il était le contraire d’un « séducteur », expliquant que le terme latin « seducere » signifie littéralement « conduire à soi ». Le Christ conduit au Père. Aussi se définit-il comme « le chemin » et non pas le terme. Quant à l’homme qui s’attache à Lui, il le rend à lui-même, et par là le renvoie à ce monde qu’il est appelé à rendre plus humain. Il ne séquestre personne, comme le font certains gourous. Le « si tu veux » adressé à l’homme riche exprime l’appel à la seule liberté. Et aux Douze à une heure de grave incertitude, il osera lancer l’interrogation  : « Et vous aussi, voulez-vous partir ? »

Toute voie spirituelle, quand bien même elle se voudrait chrétienne, conduirait à l’impasse si elle empruntait le moyen de la séduction. Dans le même temps, elle ne pourrait à différents niveaux que retrancher de la société ses adeptes, et par là arracher l’homme à la vérité tout humaine de sa condition. Les initiateurs de telle ou telle voie spirituelle, surtout quand ils se posent en fondateurs, sont forcément des personnes dont l’aura impressionne et le rayonnement touche des cœurs. Se laissent-ils prendre au jeu de la séduction ? Sous des couleurs chrétiennes, introduisent-ils quelque mysticisme intemporel ? À ce compte, ils ne pourraient rassembler qu’autour d’eux et non autour de la Personne du Christ. C’est pourquoi garder au christianisme ce trait essentiel de rapport à l’unique Personne du Christ est une nécessité, que nous impose à un titre tout à fait particulier l’attrait d’un religieux exposé aux débordements psychologisants et aux équivoques d’un mysticisme confus.

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