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(Genevève Jurgensen, Regards, La Croix 21 Mai 2011)

Donc, notre président de la République et sa femme attendent un heureux événement. C’est une bonne nouvelle pour eux et on voudrait s’en tenir là. Le déchaînement d’actualités provoqué par la vie personnelle des candidats potentiels à l’Élysée 2012 nous épuise. Nous avons ri de l’engouement des Anglais pour le mariage de leur futur roi, mais c’est l’hôpital qui se moque de la charité ! Qu’ont-ils à nous envier ? Dans le métro cette semaine, c’était spectaculaire de recenser ce que lisaient les usagers : le patron du FMI et celle qu’on appelle, hélas, à l’américaine, la « première dame de France » captaient toutes les attentions. Personne ne lisait les pages Sports, ni les cours de la Bourse, ni rien d’autre que les dernières nouvelles venues de New York, agrémentées des photos qu’on connaît, ou les articles concernant Carla Bruni-Sarkozy, agrémentés de gros plans sur son ventre plat. Non que je juge l’actualité des sportifs passionnante, avec leurs ligaments croisés qui ne cessent de lâcher, ni que je me sente plus que ça concernée par le cours du CAC 40 ! Ce qui m’inquiète, c’est la focalisation de tous sur les heurs et malheurs de ces people ordinaires que sont devenues les personnalités politiques françaises de premier plan.

Un joli film autrefois ( Rude journée pour la reine , 1973) racontait l’histoire d’une femme de ménage dont le cœur se réchauffait et se serrait tour à tour à la lecture de la presse à scandale. Elle, interprétée par Simone Signoret, aimait vibrer avec les célébrités, et se consolait de ne rien avoir en versant de chaudes larmes sur les déconvenues de ceux qui ont tout. Nous lui ressemblons beaucoup. Le chômage de masse s’est installé depuis trente ans, nous croulons sous la dette, notre fonction publique est pauvre comme Job, la misère dans les villes est devenue la voyante compagne d’une opulence tout aussi exhibée, et nous sommes totalement mobilisés d’un côté par une affaire sordide et de l’autre par une nouvelle qui n’aurait pas dû valoir plus de cinq lignes en octobre prochain dans un communiqué du secrétariat général de l’Élysée et quelques gracieuses photos dans la presse féminine.

Cette double obsession pour le glauque et le mièvre a forcément un sens. Concernant le patron du FMI, il est toujours fascinant de constater à quel point la roche Tarpéienne continue d’être proche du Capitole, et surtout que l’un n’existe que par l’autre. Aux États-Unis, qui le démontrent régulièrement, le système judiciaire fut évidemment inspiré du système anglais, mais le système policier reste profondément marqué par les temps de conquête où, dans de multiples bourgades aussi réduites qu’isolées, les villageois étaient trop peu nombreux pour que l’État soit représenté partout. Si un fauteur de troubles désorganisait le microcosme, l’empêchant de travailler à sa survie et à son développement, il fallait attendre l’arrivée du shérif et de ses aides recrutés le temps d’une arrestation pour que l’ordre revienne. Cet ordre sans lequel plus rien d’autre ne marche que la stérile loi du plus fort. Il était donc crucial que le shérif montre à tous qu’il avait neutralisé l’élément perturbateur, procédé à son ablation du corps social et que la vie pouvait reprendre, à nouveau productive. Menotté, la tête basse, juché sur un cheval lui-même attaché à celui d’un des auxiliaires de police, le prévenu partait par la grande rue et s’éloignait dans un nuage de poussière pour aller se faire juger ailleurs, dans un bourg plus grand, doté d’un tribunal. Grâce à quoi, rappelons-le, innocent ou coupable, l’ordre prévalait dans l’intérêt de la société et dans son intérêt à lui, qui ainsi évitait le lynchage.

Quant à la venue d’un petit bébé, elle remue en nous un ressort inusable. Rien ne nous console mieux de nos imperfections que la venue d’êtres neufs, dont l’arrivée paraît la plus belle expression du pardon permanent qui nous est accordé et des secondes chances qu’à l’infini Dieu nous offre en cadeau. Ils nous font croire que l’ardoise peut être effacée et que tout peut recommencer. Pour ma part, j’y crois et devant chaque berceau, la petite colline du Capitole me paraît si loin et si négligeable que j’en oublie volontiers jusqu’à sa redoutable existence.

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