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imagesCA72848M.jpg(Bruno Frappat, Chronique "l'humeur des jours", La Croix 21 Mai 2011)

C’est envoyé ! Mme Anne-Marie Tate, de Paris, nous a envoyé le « message » suivant, qui vaut d’être cité dans son intégralité :

 

« Cher Monsieur Frappat, abonnés, mon mari et moi, et donc fidèles lecteurs de LaCroix , j’ai l’habitude de lire en premier votre chronique dès que les numéros du week-end arrivent. Depuis quelque temps – peut-être depuis que vous avez pris votre retraite ? –, je sens que votre chronique L’humeur des jours devient graduellement désabusée, voire même un tantinet grinçante. Nous savons tous que le monde est dur et loin de suivre les impulsions de la foi. Mais le journal L a Croix se veut un journal qui, tout en donnant les nouvelles dans leur réalité crue, sait donner aussi des raisons d’espérer. Preuve en est le dernier numéro du 13 mai sur l’éducation. Et voilà qu’il se termine sur votre chronique dont la seule note à peine positive est l’image d’un clocher d’une église de village (fermée) ! De grâce, M. Frappat, ne devenez pas un vieux monsieur désabusé ! Nous avons encore besoin de la foi qui a inspiré votre talent pendant tant d’années. Bien cordialement. »

 

Cette lectrice touche un point sensible. Comment garder l’espoir face à l’actualité telle qu’elle va ? Comment, de plus, ne pas tomber dans ce durcissement des neurones qui fait qu’un « retraité », assis et pique-niquant sur le bord du fleuve de l’« activité », regarde s’agiter les autres, rameurs exténués, sans participer et finit par râlocher, ronchonner, hausser les épaules, donner des leçons, regretter les temps anciens (pas si anciens !), délivrer des sentences « désabusées », dire son fait à une époque qu’il croit devenir folle ? Comment continuer à « aimer son époque », refrain qu’on serina, naguère, d’articles en interventions diverses, de réunions en émissions ? C’est un vrai défi, dont on se gardera ici de nier l’ampleur.

Car l’époque s’ingénie à nous tendre une image éprouvante. Chaque semaine, se mettant devant son ordinateur, le chroniqueur se dit : bon, cette fois, je vais aller dans le sens de la légèreté, du bonheur d’exister, de la fraîcheur des choses, de la beauté des gens… Et puis, boum ! Le réel lui explose à la figure. Ici une révolution pacifique baignée dans le sang, là un tsunami qui transforme une centrale nucléaire en bombe à retardement pour l’ensemble de la planète, ailleurs des faits divers sordides et terribles, plus loin les injustices et les mochetés d’une partie de la société, le luxe, le lucre, la fornication…

Jusqu’au « beau temps » qui est devenu une source d’inquiétude. Le soleil présumé coupable. La sécheresse a-t-elle établi dans nos cœurs son quartier général ? Même nos rosiers qui souffrent ! Bien sûr, Mme Tate a raison, si la foi n’est pas là pour contrecarrer la déréliction de l’actualité, à quoi sert-elle, la foi, et à quoi servons-nous, graphomanes hebdomadaires ? On se console comme on peut : en se disant que le récit de la Passion n’était pas, lui non plus, d’une gaîté folle. Que le ciel lui-même, au soir de la mort du Christ, était en colère, d’un noir d’encre et que le rideau du Temple, en se déchirant, fit passer sur l’époque un message « grinçant ». Mais l’on se dit que ce qui suivit, avec une absence de spectaculaire (la preuve : deux mille ans après on réclame encore des preuves), donnait un sens, une lumière.

Présomption

Mais c’est vrai : chaque fois mis le point final à une chronique on se dit, in petto, la prochaine fois je respirerai un grand coup, on va s’intéresser à ce qui est beau, grand, généreux… On dénichera le positif de tout ce fourbi. Franchement, cette semaine, pas possible. Une image nous hante : celle d’un homme. Une absence d’image nous poursuit : celle d’une femme. Un homme célèbre, une femme inconnue. Un exfutur (peut-être) président de la République. Une immigrée africaine femme de ménage dans un palace new-yorkais. Un riche, une pauvre.

Quand Dominique Strauss-Kahn a été extrait du commissariat de police où on l’avait interrogé durant des heures, un policier en civil lui tenait le bras gauche. La veste du directeur général du FMI était mal mise. Il était menotté dans le dos. Il ne pouvait pas ramener la veste sur l’épaule. Du coup, il avait, outre l’air penaud et animé d’une fureur intérieure (contre qui ?), l’air dépenaillé d’un clochard ramassé au coin d’un trottoir. Le policier n’eut pas l’idée de l’aider à remettre d’aplomb le pan de sa veste.

Ainsi tout était dit. Tout montré (car, bien sûr, nous étions là, avec les yeux des caméras délégués par les nôtres), ce type « pas très recommandable » (selon l’ignominieuse déclaration de Bernard Debré proférée dès les premières heures de dimanche depuis Shanghaï où il défendait, lui, « l’honneur de la France » ), cet homme, donc, filmé, montré, remontré en boucle, repassant dans nos esprits, la nuit, le jour, ce non « recommandable » n’avait pas eu droit aux égards dont avait bénéficié (si l’on ose écrire) Ben Laden. On se souvient que pour éviter de montrer des « atrocités » le président américain avait pris soin d’interdire, et il fit bien, la diffusion d’images du corps de l’homme le plus recherché de la planète. DSK, vivant, n’aurait pas droit à ces égards et dans l’humiliation de cette exposition, nous avions honte. Honte pour lui, honte pour nous, honte pour l’Amérique qui, avec ces façons de feuilleton télévisé, donnait à montrer ce qu’elle entend par présomption d’innocence. Un homme ainsi exposé, hagard, défait, mal rasé, condamné au silence, l’air absent, comment voudriez-vous qu’il puisse être innocent ?

Piégé ou pas ? Ce fut le débat commun de ce côté de l’Atlantique. Nous n’avons pas d’idée sur la question. Ni sur les accusations, ni sur la plaignante, ni sur le « secret de Polichinelle » évoqué par Marine Le Pen au sujet des comportements de DSK avec les femmes. Le seul piège qui nous parut avéré fut celui de ces images indignes, qui, en France, sont interdites par la loi, mais pas en Amérique. Nous aurions dû faire la grève des regards et ne songer qu’à ce qui se passait dans l’esprit de cet homme surexposé et dans celui de cette femme invisible : de toute façon une tragédie. Promis : la semaine prochaine on parlera de choses amusantes. S’il y en a.

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