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(Michel Serres, Revue Etudes, Février 2013)

À Lourdes, la réunion des évêques a choisi de résoudre la question du mariage homosexuel selon des critères anthropologiques plutôt que religieux. Respectable, ce choix laisse ouverte et possible une méditation proprement chrétienne, voire catholique, sur le même sujet.

2 Avant de commencer, j’avoue que, n’étant ni exégète ni théologien, je cours le risque de me tromper. Ma bonne volonté tente simplement de parvenir à une décision vers laquelle l’histoire de l’Église, la condition des prêtres, l’Évangile selon saint Luc, le culte marial et le mystère de la Trinité inclinent ; verser donc des arguments religieux dans un débat d’où ils sont, pour le moment, absents.

 

L’histoire et la famille

3 Voici d’abord un problème débattu depuis longtemps par les historiens : pourquoi l’Europe, faisant ainsi exception, entra, en droit, politique, conduites et mentalités, dans l’ère moderne, alors que les sociétés voisines ou lointaines, demeuraient à l’état pré-moderne ? Pourquoi et à quelle date ?

4 Karl Marx, Max Weber, Fustel de Coulanges, Henry Maine, Frédérick Pollock, Paul Vinogradoff, Marc Bloch, d’autres encore, économistes, anthropologues, historiens, répondirent à cette question en variant sur les temps et en s’appuyant sur la finance, la révolution industrielle, les institutions juridiques et ainsi de suite. La question se trouve reprise par le nouveau livre de Francis Fukuyama, Le début de l’histoire où l’auteur fait remonter cet avènement plus haut que ses prédécesseurs, vers le Moyen Âge, et lui donne des causes religieuses plus qu’économiques. Trois chapitres de l’ouvrage portent les titres suivants, suggestifs : « Le christianisme ébranle la famille »; « L’Église devient un État »; « L’État devient une Église ».

5 Je résume la thèse. À partir du moine Hildebrand, devenu pape sous le nom de Grégoire VII et passée la querelle des investitures, l’Église se constitua, non sans mal, en une bureaucratie, assez vite internationale, cohérente, indépendante de tout pouvoir temporel, organisée autour de la hiérarchie du successeur de Pierre et réunie dans un espace restreint. L’obligation de célibat pour les prêtres y fut édictée en vue d’éviter les influences et les querelles opposant les familles puissantes, cherchant à se saisir des postes et à monopoliser le pouvoir ; elles pouvaient même déposer les papes. Dès lors que les clercs n’avaient plus d’enfants, ils ne participaient plus, au moins en principe, à ces luttes qui peuvent déchirer des générations entières et portent préjudice à la constitution d’une société fondée sur l’égalité devant la loi, loi respectée même par le souverain.

6 Brillamment soutenue par Francis Fukuyama et développée en partie par nombre d’historiens, cette idée n’est pas nouvelle. Elle se trouve déjà clairement exprimée dans la cinquante-quatrième leçon du Cours de Philosophie positive qu’Auguste Comte écrivit entre le 15 juin et le 2 juillet 1840

 

La famille et le fondement de la société

7 D’où l’idée, en effet, que, pour l’Église catholique, et pour elle seule sans doute, la famille n’est plus et ne peut plus être le fondement de la société civile, juridique ou politique. Pour elle seule, dis-je, car son revirement révolutionnaire permit, en Europe, l’établissement d’une politique et d’un droit tels que nous les vivons encore aujourd’hui, héritiers de cet exceptionnel bouleversement.

8 Dans beaucoup de cultures, en effet, l’inverse continue d’avoir lieu et la famille y était vraiment depuis longtemps, et y est encore aujourd’hui, le fondement de la société, de la politique et du droit. De là viennent les luttes et les vendettas qui opposent, souvent jusqu’au sang, tribus, castes ou clans. Pour ces cultures, l’impossibilité d’établir une démocratie authentique tient, en grande partie, à ces pratiques, reprises çà et là, et même chez nous, par les groupes de pression, cette plaie de l’égalité. Autrement dit, la famille porte la responsabilité de la première corruption, celle de tourner toute loi au bénéfice des parents, héritiers ou autres. À comparer son fils, par exemple, à son voisin, pis encore à un étranger, il est en effet difficile au père ou à la mère de pratiquer, pour ces deux individus, l’égalité devant la loi.

9 Pour que celle-ci émerge, il fallait, au moins, séparer l’office et le bénéfice – officium et beneficium –, le fonctionnaire de sa fonction : que le titulaire d’un poste ne puisse pas le léguer à ses enfants. Ses biens, peut-être, mais non point son rôle social. S’il peut le faire, tous les abus sont possibles et les corruptions. Encore tout récemment, la famille Ali tenait la Tunisie, les Moubarak s’étaient approprié l’Égypte, et pis encore en Syrie, où une tribu détruit, par les armes, son peuple. D’où la décision de l’Église catholique d’obliger les prêtres au célibat. Du coup, l’évêque, par exemple, ne peut léguer l’évêché, mieux encore, le professeur d’arithmétique ou de grec ne peut, non plus, laisser sa chaire à ses héritiers. Car, à l’époque, les clercs tenaient, en majorité, l’expertise, scientifique, juridique et même médicale. Plus de legs, règne unique de l’expertise.

10 Ainsi, quand l’Église devint un État, celui-ci ne fut plus fondé sur la famille, qui faisait, qui fait encore obstacle à l’établissement du règne universel de la loi et a fortiori de la démocratie. La réunion actuelle, unisexe, des évêques est la suite de cette décision. Ainsi, lorsque des États divers imitèrent l’Église, ils devinrent libres, en principe au moins, de ces abus. La révolution catholique rendit donc possible la constitution d’un État moderne et fonda l’ère de ce nom. Et elle le fonda parce que, je le répète, elle préconisa l’idée que la famille n’était plus le fondement de la société qu’elle construisit ; elle mit cette idée en pratique.

11 Obsédés par les questions sexuelles, sans doute ne comprenons-nous plus le sens sociologique, politique et historique du célibat des prêtres, ni le fait que les chrétiens les appellent « mon père », malgré le fait patent qu’ils n’appartiennent point à leur descendance. Des sociologues de renom et sans mémoire plaidèrent contre « les héritiers »,sans se référer à cette ancienne et vénérable solution.

 

Le Vatican et la Chine

12 Par parenthèse, j’ai longtemps déploré la décision pontificale, consécutive à la Querelle des Rites, beaucoup plus tardive et coupant court à la conversion de la Chine au christianisme, obtenue par les jésuites, autour de Matteo Ricci, au xviie siècle ; l’histoire du monde en eût été bouleversée. Je pensais qu’admettre ou refuser le culte des ancêtres n’avait été, dans le débat, que prétexte pour un tel refus. Je m’aperçois seulement aujourd’hui de l’importance décisive du décret final.

13 Le culte des ancêtres marquait, en effet, que la société chinoise était fondée sur la famille ; refuser qu’il soit ajouté à la pratique du christianisme, pour accepter le peuple chinois dans la confession, révèle, au contraire, que l’Église, consciente de son histoire, ne voulut pas revenir en arrière, vers la société archaïque qu’elle avait contribué à faire disparaître dans les lieux de son influence. La Querelle des Rites et sa conclusion négative montrent une sorte d’expérience cruciale dans la thèse ici défendue.

14 Dans ces conditions, les historiens susdits se posent la question des causes qui poussèrent l’Église du Moyen Âge à une telle conduite. Et, comme d’habitude, ils évoquent des intérêts, en particulier d’économie. Certains disent qu’elle se conduisit, sur ce point, en captatrice d’héritages ; en quelque sorte, elle cherchait à prendre la place des légataires.

15 Je ne sache pas qu’ils aient cherché ces causes dans la tradition ecclésiale elle-même, c’est-à-dire dans les Évangiles et la Théologie.

 

La Sainte Famille et le massacre des Innocents

16 Voici. On compte trois manières de paternité, maternité ou filiation : naturelle, par l’œuvre de chair ; légale, par la déclaration aux autorités civiles ; adoptive, enfin, par choix. Dans le récit de la Nativité, le père, Joseph, n’est pas le père naturel, ni Jésus le fils naturel. Il est, d’autre part, impossible que la mère ne soit pas la mère, puisque nous sortons tous d’un ventre féminin. Mais la Sainte Famille ajoute un élément décisif dans cette déconstruction de la filiation naturelle : la virginité de Marie, qui, vue sous cet angle, prend un relief saisissant.

17 D’autre part, l’Évangile selon saint Luc ne dit nulle part que Joseph ait déclaré la naissance de l’enfant auxdites autorités, alors que tout le monde affluait, ces jours, à Bethléem, pour un recensement. Au contraire, terrifiée par la décision souveraine de tuer les premiers nés, la famille fuit en Égypte.

18 Je note au passage que ledit massacre des Innocents fait justement partie des pratiques ignobles, criminelles même, résultant de l’importance donnée à la famille de sang dans la constitution sociale et le pouvoir politique ; quand ce dernier se transmet par filiation, mieux vaut tuer les héritiers dès le berceau pour se protéger à terme d’un rival possible. Intervenant là, au récit de la Nativité, cette tuerie dessine une sorte de structure figure-fond par rapport à l’établissement de la nouvelle parenté. L’ancienne pratique sert de décor tragique à la neuve.

19 Au total, la Sainte Famille innove puissamment dans la société du temps, fondée sur la généalogie familiale, en la déconstruisant et en substituant aux liens naturels de parenté une structure importée des Romains, l’adoption, c’est-à-dire le choix, individuel et libre, par amour.

 

La circoncision

20 À partir de la naissance du Christ, une nouvelle ère se lève, où les structures élémentaires de la parenté ne seront plus fondées en nature, mais selon le précepte évangélique : aimez-vous les uns les autres. Même si vous êtes père et mère, fille et fils naturels, vous ne ferez partie de la famille chrétienne que si, de plus, vous vous choisissez, individuellement et par amour. De plus, et du point de vue de la psychologie et des sciences humaines, qui n’est en rien le mien ici, vous vous construirez comme parents et vos enfants se construiront comme descendants si et seulement si chacun librement et individuellement, choisit l’autre par amour.

21 La rupture chrétienne d’avec le judaïsme, et, plus généralement, avec les sociétés traditionnelles, a lieu, ainsi et précisément, sur la généalogie. Imposée par Paul, quoique incomprise de Pierre et de Jacques, une question cruciale, porta, plus tard, sur la circoncision, c’est-à-dire sur la marque indélébile imposée sur l’un des organes de l’engendrement.

 

Structure de la parenté : développement

22 Les liens de la parenté construisent notre pensée symbolique, disent les anthropologues. Considérons, à nouveau, la Sainte Famille, où Jésus n’est pas le fils, où Joseph n’est pas le père. Jésus ne naît pas de Joseph ; fils de Dieu le Père, certes, mais il est écrit que sa mère conçut du Saint-Esprit ; l’Écriture le dit, aussi bien, fils de l’Homme. Se distend le lien du fils au père.

23 Mais qui comprend qu’une mère reste vierge ? Rien de plus fréquent qu’un enfant né de père inconnu, en fuite ou mort pendant la grossesse ; de convention ou de reconnaissance, la paternité ne connaît pas, au moins ne connaissait pas, de règle naturelle. Au contraire, la maternité s’apparente aux lois universelles qui ne souffrent aucune exception : on ne connaît pas d’enfant sans mère. Or, la virginité de Marie introduit une rupture en cette loi et comme une rareté. Si la filiation et la paternité s’absentent, la maternité aussi, au moins en partie, chose plus extraordinaire. L’adjectif « sainte » dans l’expression « la Sainte Famille » signifie donc qu’elle défait les liens charnels, biologiques, sociaux, naturels, ou, comme on a dit, structuraux : chacun à sa manière, le père n’est pas le père, ni le fils vraiment le fils, ni la mère absolument la mère ; amoindrissement et suppression des relations de sang.

24 Avant même l’âge des Lumières, ces raretés firent rire les rationalistes et, plus récemment, les sciences humaines jouirent de comparer cette histoire, dite mensongère, aux étrangetés que relatent parfois les mythes antiques. Plus profond et plus doux dans ses pratiques et croyances que les doctes dans leurs ratiocinations, le peuple ne s’y méprend pas et reconnaît comme chrétien, depuis l’origine, toute femme ou tout homme qui appelle frère, père, mère ou sœur quiconque, justement, n’est ni sa sœur, sa mère, son père ni son frère par le sang, mais qui a voulu, librement et individuellement, devenir tel, dans un tout autre registre, religieux ou surnaturel ; passe, encore pour le frère, la sœur ou le père, mais la mère !

25 Cette reconnaissance définit, sans le dire, le christianisme comme opérateur majeur de la déconstruction des liens de la parenté naturelle ou de sang : « […] enfants de Dieu. Ceux-là ne sont pas nés du sang, ni d’une volonté d’homme, mais de Dieu » (Jean, 1, 12-13). Pourquoi donc défendre un naturel dont nul ne sait rien plutôt que, religieux, témoigner du surnaturel ?

 

Sciences dures et sciences humaines

26 Les lois des sciences dites dures décrivent des nécessités physiques, alors que les lois humaines, dit-on, ne dérivent que de conventions. Sauf, je le répète encore, une au moins sans aucun doute : nul ne peut manquer de naître du ventre d’une femme, lieu naturel d’où découlent toutes les cultures. Sur, pour ou contre cette loi biologique, sans exception connue, se construisent les structures de la famille et les lois de parenté, culturelles et juridiques, dites naturelles ou de sang.

27 À cette nécessité physique, à laquelle nul n’échappe, le christianisme substitue la liberté individuelle de l’amour et du choix. La dilection adoptive compose, à loisir, les structures de la parenté, y compris dans la maternité. Les deux dogmes parallèles, de la conception virginale du Verbe et, plus tard, celui de l’Immaculée Conception, découvrent, dans le surnaturel, l’origine de la culture, donc de la liberté face à la nécessité. J’y reviens plus loin.

 

L’héritage de l’Alliance : le point de vue juridique

28 Tout cela témoigne, au moins, sans s’y réduire, d’une affaire d’héritage. Sans l’adoption, il ne peut y avoir d’héritiers que nés, à l’exclusion des autres. Le christianisme ouvre à l’universalité du genre humain, omnes gentes, l’héritage de l’Alliance, réservé par le texte, dès lors appelé Ancien Testament, à un peuple singulier. Que l’on ne devienne juif que par sa mère, clôt en effet l’Alliance sur le peuple élu. Ouvert par l’archange Gabriel, le Nouveau Testament ouvre ce legs à chacun. Il substitue donc l’inclusion à l’exclusion. L’écriture de l’ère moderne teste pour tous les hommes de toutes les nations, universellement. La bifurcation chrétienne commence en ce point.

29 Comment cela peut-il se faire ? Par l’adoption. Tous les hommes peuvent, s’ils le veulent, devenir fils adoptifs de Dieu et les exemples précédents, nombreux, que la théologie chrétienne leur donne témoignent tous de la déconstruction, par la dilection adoptive, des relations, biologiques, charnelles et sanguines de la famille.

30 « Femme, qu’y a-t-il de commun entre vous et moi ? » dit Jésus à sa mère aux noces de Cana (Jean, 2, 4). « Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. Qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi » ajoute-t-il dans Matthieu, 10, 37. A-t-il jamais prononcé de paroles plus claires ?

Structure élémentaire de la parenté chrétienne

31 Pour le christianisme, la dilection adoptive joue le rôle d’unique structure élémentaire de la parenté. L’amour choisi et libre devient le seul atome de relation. D’où l’éclatement des relations familiales et tribales et le caractère universel et rationnel de la nouvelle relation sous les apparences de l’étrangeté.

32 Les structures élémentaires ordinaires définissent les cultures locales ; leur déconstruction, la possibilité du choix, l’introduction de la liberté dans la nécessité du sang, ouvrent, pour la première fois l’humanité à un universel. Ladite étrangeté devient la condition rationnelle de cet universel.

33 La mort sanglante par violence et la famille de sang ouvrirent, jadis, les deux grandes fabriques des mythes antiques : la Passion et la Résurrection de Jésus-Christ ferment la première et la Sainte Famille détruit, de fond en comble, la seconde. Il s’agit d’inventer des structures nulles, libres ou formelles de la parenté : ainsi le christianisme déconstruit la condition même des mythes. À supposer que les liens de sang produisent des névroses, voici donc la saine famille.

 

Retour au dit de Gabriel : ni nature ni culture

34 L’unique structure adoptive de la parenté délivre celle-ci de la fatalité, physique et biologique, des corps et du sang, autrement dit de la nécessité naturelle. Mais, elle ne devient pas, pour autant, culturelle, puisque le choix, libre, du lien parental ne dépend ni des langues ni des lois conventionnelles d’une société donnée ; nul n’empêche, en effet, de choisir un père, une sœur ou un frère en d’autres collectifs, éloignés. Qui ne voit que tout racisme se trouve éradiqué par cette déconstruction radicale des structures de la parenté fondées uniquement sur les liens de sang ?

35 Or l’envoyé du Seigneur annonce à Marie qu’elle conçoit du Saint-Esprit. Cela signifie que cet engendrement, ni naturel, ni culturel, est spirituel. Que signifie ce dernier terme ? La somme des deux autres ou de leur négation : l’addition du surnaturel, et, quoique nul n’use de ce mot, du sur-culturel. Ni naturel ni culturel : surnaturel et, par là, universel. Voilà comment le christianisme reconstruit le symbolique. L’universalité de l’Esprit prend sa source en cette somme de deux négations.

 

Transmission

36 L’Annonce faite à Marie signifie qu’à partir de l’intervalle entre le 25 mars et le 25 décembre de cette année-là, l’histoire ne se compte plus selon la généalogie : hors le sang, on peut la dire universelle. L’un des Évangiles commence par la généalogie du Christ (Matthieu, 1, 1 à 16), par la description séquentielle de l’arbre de Jessé, alors que, sur la croix, Jésus mourant transmet, non la vie par le sang, mais justement cette élection. Avant sa souffrance et sa mort, le peuple assemblé l’avait déjà distingué de Barabbas dont le nom signifie le Fils du Père.

37 Et ses derniers mots, en effet, s’adressent à Marie, sa mère : « Femme, voilà ton fils » et à Jean, son disciple préféré : « Voici ta mère » (Jean, 19, 25). Au moment d’expirer, celui que tout le monde a distingué du Fils du Père transmet à son disciple bien-aimé, en répétant le Nouveau Testament, le lien adoptif.

38 Voilà, en précision, la source même d’une époque, source où les historiens ne puisent pas, lorsqu’ils cherchent l’origine de la décision pontificale « d’ébranler la famille » par le célibat des prêtres, et de faire un État de l’Église. C’était déjà fait.

 

Intermède sacramentel

39 Au contraire des six autres, dont l’Eucharistie, qui suppose la Consécration, donc l’Ordre et la Prêtrise, l’Église définit le mariage comme un sacrement que s’administrent l’un à l’autre les deux époux, considérés comme les ministres de ce geste. Le prêtre qui les bénit joue un rôle, décisif certes, mais marginal, de témoin.

40 Parallèle avec le choix adoptif par amour : que faut-il penser au sujet de la liberté de quiconque de donner à celui ou à celle qu’il ou qu’elle aime ledit sacrement ?

 

Le récent culte marial

41 Quoique vous disiez du mariage et de la relation adoptive, vous ne pouvez pas faire, me dit-on, que Joseph ne soit pas de sexe masculin et Marie féminine.

42 Réponse. La réunion des évêques, qui forme, tout justement, une société unisexe, d’hommes et d’hommes seuls, non fondée sur la famille « naturelle », puisque les participants, tous célibataires, n’y ont pas d’enfants et s’y appellent parfois « mon père », « mon fils » ou « mon frère », cette réunion, dis-je, se tient généralement à Lourdes, lieu où, voici plus d’un siècle, Marie elle-même apparut et dit : « Je suis l’Immaculée Conception. »

43 Injuste en politique ou en droit, odieuse dans les entreprises et les métiers, souvent violente dans la vie familiale et privée, toujours ridicule et sotte culturellement, la pression des hommes, je veux dire des mâles, sur les femmes se ressent jusques aux cieux. Dérobant, sans aucune apparence de raison ni la moindre vergogne, la fonction génitrice des mères, des dieux ou héros masculins donnent naissance à des divinités femelles : Jupiter, par exemple, accouche d’Athéna par la cuisse… et Adam d’Ève par la côte… Inversement, l’histoire des religions, je crois pouvoir le dire, ne connaissait pas, jusqu’à récemment, de généalogie féminine exclusive.

 

La triade féminine

44 Que se passa-t-il à Lourdes ? La Vierge y apparut et déclara, en patois bigourdan, à Bernadette Soubirous, petite bergère devant elle à genoux : « Je suis l’Immaculée Conception. » Cette phrase signifie que sa mère, Anne, la conçut, elle, Marie, exempte du péché originel. Le Protévangile apocryphe de Jacques dit, de plus, qu’Anne et Joachim ne pouvaient avoir d’enfant. Cet événement miraculeux n’a proprement rien à voir avec celui par lequel Marie elle-même conçut Jésus et accoucha de lui en demeurant vierge ; sans œuvre de chair, sans Joseph. La théologie catholique sépare, en effet, avec soin, l’idée traditionnelle de la Conception Virginale du Verbe, célébrée dès les premiers temps du christianisme, du dogme nouveau, énoncé en 1854, et non sans quelque remous, de l’Immaculée Conception. Ici donc, Marie ne parle pas de son fils, mais d’elle et d’Anne, sa mère.

45 Du coup, à Lourdes, en 1858, année proche de celle où ce dernier dogme fut promulgué, une procession, éclatante et nouvelle, de femmes, oui, de femmes seules, illumina la grotte, à Massabielle, à maintes reprises : Anne, absente, évoquée ; sa fille Marie, apparue et diserte ; Bernadette enfin, présente et silencieuse.

46 Cette triade enchaîne une pure généalogie, impeccable pour le premier chaînon, d’Anne à Marie, et spirituelle, dans le second, de la Vierge à Bernadette.

 

Le Mystère de la Trinité

47 Avec exactitude, cette suite magnifique rééquilibre le machisme des mythes, antiques et faux, évoqués plus haut, et le mystère chrétien de l’engendrement divin. Voilà, en effet, pour la première fois, une Trinité féminine face à la Trinité canonique où, sans l’intervention d’aucune femme, sans la fécondité de quelque matrice, la filiation a lieu, entre hommes, oui, entre hommes seuls, de Dieu le Père à Dieu le Fils ; seul y intervient l’Esprit.

48 L’absence des mâles : moins de Joachim, plus tard pas de Joseph, la pureté de la Vierge, la maternité spirituelle… corrigent, ici, compensent, remboursent… l’improbable absence de femmes, là. Aussi incroyables soient-elles, l’immaculée conception et la virginité maternelle conquièrent une force grandiose, celle de rééquilibrer cette masculine Trinité, aussi incroyable qu’elles. Belle équivalence dans le spirituel.

49 Splendide et inattendue balance de justice ! Invétérés machistes, nous nous attendions si peu à une telle symétrie qu’elle en resta longtemps illisible ; mieux, aussi invisible que l’apparition ! Nous y voyions ou non des épiphanies, nous y croyions ou non, peu importe, mais n’hésitions-nous point à en lire le sens humain et, j’ose à peine le dire, biologique et spirituel ? Notre machisme en oblitérait la lecture éblouissante.

50 Les raisonneurs ont beau rire des miracles douteux et des superstitions qui fleurissent, avec la pitié pour les malades, autour de la grotte, reste que le peuple, plus intuitif que les doctes, fit, fait, sans doute fera un succès mondial et durable à ces apparitions pour une raison évidente : par une réinjection équitable du féminin, ce rééquilibrage d’un système symbolique de parenté, attendu depuis l’aurore des temps, marque le début d’une culture moins violente, moins odieuse, plus apaisée, rarement réalisée encore, même parmi nous, dans nos entreprises et nos assemblées.

51 Réunion de prêtres célibataires, ici ; Trinité mâle, au Très-Haut ; Triade féminine, en la grotte voisine. Unisexe partout.

52 Voilà, miraculeusement préparée depuis deux mille ans dans le texte évangélique, instruite depuis mille par l’Église, sa tradition et sa théologie, redite par la Vierge voici plus d’un siècle, reprise enfin aujourd’hui, une décision, toute de piété, que la religion oppose à l’anthropologie, c’est-à-dire justement au fondement des sociétés archaïques.

53 Voilà le début d’une histoire juste, d’un monde nouveau, de collectifs enfin équitables envers nos compagnes et nos frères homosexuels. Voici deux mille ans déjà, cette histoire, en effet, commença.

54 Elle se nomme Bonne Nouvelle.

55 Nous n’y pouvons rien. L’Église engendra la société moderne et cette modernité perpétue, souvent sans le savoir, les données du christianisme.

Notes

 

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