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(Enzo Bianchi, Donner sens au temps, Les grandes fêtes chrétiennes, Bayard, 2004)

La tradition spirituelle chrétienne a toujours compris le temps du carême à travers la métaphore du désert : c'est un temps autre, qui se caractérise par la pratique de la vie à l'écart, de la solitude et du silence, en vue surtout d'écouter le Seigneur et de discerner sa volonté. Cette attitude qui cherche à faire taire les paroles et les présences autour de soi a pour fonction de discipliner le rapport entre la Parole de Dieu et les paroles : le silence devient occasion et instrument pour donner la priorité à la Parole, pour lui attribuer une centralité dans l'ensemble de la journée, de sorte qu'elle soit véritablement écoutée, accueillie, méditée, gardée, et, ainsi, réalisée avec intelligence. L'écoute de la Parole se révèle vaine si elle n'est pas accompagnée par ce silence qui fait taire les autres voix et sait les soumettre à la Parole. […]

Mais aujourd'hui, il est devenu si difficile de vouloir le silence, de le créer, de le vivre... Le silence est le grand absent de notre société, de nos villes, de nos maisons, de nos corps, de notre vie en somme. La modernité a aussi signifié le triomphe du bruit, elle nous a imposé une condition durable de non-silence, de non-pause à tous les niveaux et en toutes circonstances de notre existence. […] On craint le silence comme s'il était un abîme vide, à remplir à tout prix

avec n'importe quel bruit, alors qu'il est en réalité ce qui permet de bien écouter la vie.

Le carême peut nous fournir l'occasion d'un jeûne des paroles et des sons, pour favoriser une recherche et une pratique des temps de silence durant la journée et de vigilance sur les paroles, afin qu'elles ne soient jamais violentes ni vaines […]. Oui, tout chrétien, pour vivre une vie meilleure, plus belle, une vie caractérisée par la béatitude, doit s'exercer à apprendre le silence, à garder le silence. Sinon, il finira par perdre le contact avec sa réalité authentique : il ne s'appartiendra plus, il n'écoutera plus son monde intérieur et ne sera plus en mesure d'écouter Dieu. […] Oui, on peut et on doit écouter le silence de la terre, de l'air immobile, des pierres, des plantes et des corps ; on découvre alors en eux un langage fait ni de sons ni de paroles, et pourtant éloquent :

un autre langage, une autre musique ! Et de même en nous. […] Oui, le silence que nous craignons et que nous refoulons, comme la mort, est en réalité un exemple d'hospitalité de l'autre en nous, il est ouverture à l'écoute : pour un chrétien, il est accueil et écoute de Dieu, et du frère créé à son image.

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