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(Caroline Fourest, Chronique, le monde, Samedi 31 Décembre 2011)

Tant de têtes sont tombées en 2011 qu'on est pris de vertige. Ben Ali a dû fuir son pays. Moubarak passe en procès, allongé sur une civière. Kadhafi a trouvé la mort qu'il redoutait. Bachar Al-Assad a définitivement perdu la tête, même si elle tient encore sur ses épaules grâce à la férocité de la répression. Il devra bien céder. Aucun tyran n'est éternel. Même Kim Jong-il a fini par mourir. Mais sans modestie. Car, dans son cas, son peuple n'a pas trouvé la force de se soulever ni même de retenir ses larmes.

La tyrannie mise en place en Corée du Nord n'a rien de commun avec les régimes autoritaires arabes ni même avec les dictatures soviétiques d'antan. Nous sommes devant tout autre chose : une secte de 20 millions de personnes. Les images qui nous parviennent sont irréelles. On croirait assister à un voyage dans le temps, sur une autre planète, à la découverte d'un laboratoire où un groupe humain se trouve enfermé et soumis à une immense expérience de conditionnement. La façon dont ils pleurent nous rappelle combien l'esprit critique est fragile, combien l'humain peut être programmé, déprogrammé, manipulé. Toujours avec la même recette : un ennemi, un récit et la peur en guise de chien de garde.

Les tyrans ont leurs nuances et leurs degrés, mais partagent l'essentiel. Qu'ils se revendiquent de la nation, de la religion ou du peuple, d'un livre rouge ou d'un livre vert, ils feront toujours passer leurs envies de pouvoir et de domination avant l'intérêt de tous. Le nombre de leurs victimes est si élevé qu'on se demande toujours pourquoi ils durent si longtemps. Et pourtant, avant de tomber, ils durent et sont même "populaires".

Contrairement à l'effet d'optique entretenu comme un mythe, le "peuple" n'est jamais une masse, mais une métaphore. Le consentement tacite d'une majorité passive envers une minorité active, qui opprime ou libère. Il suffit d'un clan pour s'accaparer le sommet et terroriser la base, par une chaîne de dominations et de lâchetés successives. Mais aussi d'une minorité, courageuse, pour défaire la pyramide et même la renverser. C'est à la fois tragique et réconfortant. Après une année où tant de tyrans sont tombés, 2012 offre un monde en transition, où tous les chemins sont possibles.

Entre une fin des "printemps", le début d'hivers intégristes et la crise économique, la boussole mondiale est sens dessus-dessous. Les frontières entre l'Est et l'Ouest, entre l'Orient et l'Occident, entre le Sud et le Nord ne sont plus si claires. Toutes les nations et tous les grands ensembles, l'Union européenne en tête, doivent lutter pour tenir leur place dans le monde, ou céder au repli et sortir de la carte. Voire de l'histoire, qui marche si vite.

En chemin, les "peuples" n'ont pas fini d'osciller, entre le désir de croire aux fables et l'envie de discours de vérité. A chaque tournant, il faudra choisir entre la moins mauvaise des routes, fût-elle difficile, ou se griser d'épopées. Toujours douces à écouter, parfois nécessaires pour surmonter l'adversité, mais parfois aussi destinées à préparer le lit d'apprentis tyrans. Comment se repérer ? S'il existait une carte, absolument fiable, de 2012, ce serait trop simple. Et bien moins passionnant.


Caroline Fourest, Essayiste et journaliste, rédactrice en chef de la revue "ProChoix", auteure notamment de "La Tentation obscurantiste" (Grasset, 2005) et de "Libres de le dire", avec Taslima Nasreen (Flammarion, 2010).

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