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(Jean Rigal, théologien, La Croix 12/121/2009)

L’«Annéesacerdotale»,ouverte en juin par Benoît XVI, devrait être un temps fort de réflexion et de prière consacré au ministère des prêtres. Le choix du point de départ est d’une importance capitale ; il pose la clé de voûte à partir de laquelle tous les éléments vont constituer un ensemble ordonné et se situer les uns par rapport aux autres. Vatican II rappelle avec insistance que ce point de départ doit être placé sous le signe de la mission de l’Église. Le prêtre n’est pas un « ensoi », que l’on pourrait considérer hors des relations qui lui donnent sa raison d’être et le font vivre. Si l’année « sacerdotale » devenait une exaltation du prêtre pour lui-même, situé à l’extérieur ou au-dessus du peuple de Dieu pourtant tout entier « sacerdotal », elle détournerait les chrétiens de sa véritable signification et de ses enjeux.

Il importe, d’abord, d’échapper à la bipolarité « prêtres-laïcs ». Elle a suscité beaucoup d’intérêt au cours des décennies qui ont précédé Vatican II. Elle valorisait opportunément les « fidèles laïcs » à une époque où la vie de l’Église tournait quasiment autour des prêtres. Mais ce schéma dualiste est réducteur. Où sont les autres ministères ordonnés dans ce binôme ? Quelle place fait-on aux laïcs et aux religieux chargés d’une mission ecclésiale ? Cette bipolarité « prêtres-laïcs » a le grave inconvénient de ne pas être reliée à la communauté chrétienne ni à la mission première de l’Église. Or, c’est le témoignage du Nouveau Testament et un enseignement majeur du Concile : tout ministère chrétien est fondamentalement un ministère de l’Église qui lui-même se définit par sa mission au service du monde.

Sans doute faut-il le répéter – car le cléricalisme, d’où qu’il vienne, est une tentation permanente –, la réalité première du Peuple de Dieu ne réside pas dans la diversité des fonctions et des charismes, mais dans le « nous des baptisés » qui ensemble constituent le Corps du Christ. Les ministres ne surplombent pas cet ensemble : ils en font partie. Cette approche situe les prêtres dans un réseau de relations. D’abord, une relation personnelle avec le ChristPasteur, auquel leur existence est « configurée », non comme un privilège ou un état de vie supérieur aux autres, mais un humble service des hommes à la suite de Jésus. En même temps, des relations collégiales avec l’évêque, le presbyterium, les diacres, les laïcs qui exercent un ministère. Également des relations avec les autres chrétiens ayant des liens étroits ou distants avec la communauté chrétienne, et plus largement avec tous ceux que la vie permet de rencontrer. C’est tout cela qui définit la spécificité du prêtre et non la préséance ou l’autosuffisance, comme si l’on prétendait apporter aux autres sans rien recevoir d’eux. L’ordination ne sépare pas, elle envoie.

Dans cette perspective relationnelle, les prêtres ne sauraient être définis seulement ni d’abord comme les hommes du «sacrifice eucharistique ». Ils sont, plus globalement, les serviteurs du Peuple de Dieu : dans le triple service de la Parole de Dieu, de la vie sacramentelle et de la conduite pastorale. Ces trois fonctions ne sont pas indépendantes, elles s’interpénètrent et renvoient l’une à l’autre. C’est l’une des insistances de Vatican II, comme le théologien Joseph Ratzinger l’a souligné : Presbyterorum ordinis, le décret sur le ministère des prêtres, « présente un fait remarquable et surprenant : ce n’est pas en premier lieu le sacrifice qui rend raison du ministère des prêtres, mais c’est le rassemblement du peuple de Dieu » (1).

Ces considérations théologiques et pastorales laissent entières certaines questions importantes soulevées par la situation des prêtres. Une « Année sacerdotale » ne peut feindre de les ignorer. Un discours intemporel sur l’appel au ministère presbytéral a peu de chance d’être écouté par nos contemporains. La diminution considérable des effectifs du clergé, du moins en Occident, est connue et demeure une « plaie ouverte » sur le flanc de l’Église. De surcroît, cette régression s’inscrit dans un contexte sécularisé, éprouvant pour les croyants et particulièrement pour les prêtres. Parmi les questions relatives à la mission des prêtres et à leur équilibre humain, relevons la nécessité de la formation permanente, les conditions de l’exercice du ministère, la collaboration avec les autres chrétiens, la vie spirituelle, la vie matérielle et affective… Et comment ne pas rappeler que les communautés chrétiennes auront les prêtres qu’elles contribuent à susciter? Il n’est pas facile d’apporter des réponses concrètes à chacune de ces questions, mais il serait injustifiable de ne pas les affronter et de ne pas tenter d’y répondre « en Église ». L’«Année sacerdotale » l’exige, pour que notre réflexion s’effectue en vérité et que notre prière soit marquée par l’authenticité.

(1) « La mission d’après les textes conciliaires », dans L’activité missionnaire de l’Église (Cerf, coll. « Unam sanctam » n° 67), p. 135.

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