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(Bruno Frappat, L’humeur des jours, La Croix, 1 Décembre 2012)

 Colère

L’ami Olivier Mazerolle, commentateur politique sur BFM TV, en a « marre de commenter des inepties ». Il a laissé éclater sa colère, l’autre semaine, en direct et, depuis ce haut fait, sa sortie tourne en boucle sur l’Internet. Il parlait du feuilleton de l’UMP et d’un des épisodes du navrant navet diffusé depuis deux semaines. On serait tenté de répliquer à ce cher confrère, qui eut naguère des responsabilités éminentes à RTL et à la télévision, que rien ne l’oblige à se confronter chaque jour à ces inepties. Qu’il a l’âge de la retraite et pourrait, comme d’autres seniors, ayant fait valoir ses droits, cultiver son jardin hors du champ de ce qui semble le révulser.

Bien sûr, il n’en fera rien. Il aime trop son métier et, en dépit de tout, aime trop la politique. Du moins la politique telle que la conçoivent les commentateurs. Mazerolle est l’un des plus prestigieux d’entre eux. Il caracole, verbe haut et lunettes précises, en tête de cette troupe dont l’ordinaire des jours consiste à détailler, petite phrase par petite phrase, rumeur par bruit de couloir, confidence par confidence, les échos de la bataille que mènent les hommes (et femmes) politiques pour se faire voir, se faire mousser et piétiner les rivaux.

Quel semble être le but de la politique ainsi conçue ? Occuper des places et, de place en place, essayer de monter jusqu’à la plus haute. Comme les ambitions sont plus nombreuses que les postes à prendre, le premier travail du politique consiste à repérer les rivaux potentiels, à les écarter. La ressource la plus constante consiste à dire du mal du rival qui est beaucoup plus gênant que l’adversaire officiel. Le rival est dans votre camp, ce qui n’est pas le cas de l’adversaire. Selon le vieux précepte : « Gardezmoi de mes amis, mes ennemis je m’en charge. »

La chronique politique est dès lors devenue un genre bien particulier qui s’apparente aux courses de chevaux. Il y a des pronostiqueurs, des parieurs, des entraîneurs, des écuries et des analystes. Tout ce petit monde, animé de cancans, essaye de passionner le populaire qui, du haut des gradins, s’imagine encore que les politiques s’intéressent à lui. Le bal des inepties n’a aucune raison de s’arrêter, du moins tant que la politique sera considérée comme une compétition plutôt que comme un service. Tant que prévaudra, dans ce domaine comme dans tant d’autres, la « libido dominandi » dont parlait déjà saint Augustin, au moment où l’Empire romain ployait sous les coups des barbares.

Stroboscopie

Olivier Mazerolle devrait se livrer à une expérience, qui fut la nôtre ces jours-ci. Pour des raisons qu’il n’y a pas lieu d’exposer, nous n’avons pas pu suivre en direct tous les épisodes de la guerre civile au sein de l’UMP ni tous ses homériques combats. Nous l’avons en quelque sorte vécue en stroboscopie, cette technique optique qui hache le déroulement d’une histoire et fait que l’on est privé du fil d’un récit. Ici, un écran sans son, dans un restaurant, où l’on vit s’agiter des personnages déjà connus mais le visage crispé : Fillon, Copé, Juppé, Sarkozy et tant d’autres. Ils ont l’air en colère. Là, des forêts de micros labellisés assaillant des personnages en pardessus sortant de voitures noires ou de portes cochères des beaux quartiers. Généralement d’un pas rapide, comme si la guerre nucléaire était sur le point d’éclater.

Plus loin, passant rapidement devant un kiosque, on parcourait des yeux des « unes » dramatiques. Avec les mêmes personnages et des titres d’apocalypse. Toutes les formes de « chaos » ou de « guerre ». La France hallucinée. Le monde éberlué. Juppé en sauveur. Juppé renvoyé à son cher Bordeaux. Sarkozy sortant de sa réserve. Revoter. Organiser un référendum. Sondage donnant raison à l’un contre l’autre. Rentré à la maison, un clic sur l’Internet et l’on retrouve le drame, avec des échos à l’emportepièce. « Blocage ». « Marine Le Pen et Jean-Louis Borloo se frottent les mains ». Coups de menton des « entourages ».

Mais vont-ils enfin finir ? Allumons la radio pour le dernier bulletin avant de nous endormir. « Coup de théâtre », annonce-t-elle. Le lendemain matin : « Solution en vue. » À midi : « Rencontre de la dernière chance. » Le soir : « Échec de la médiation. » Et ainsi de suite. Le zappeur malgré lui, occupé par d’autres soucis, a sans doute raté des moments essentiels, des débats profonds qui auraient éclairé sa perplexité. Las ! Le temps lui a manqué. Et si, dans leur immense majorité, les Français se trouvaient dans sa situation d’avoir « autre chose à penser » et de n’avoir vécu ce feuilleton haletant que les yeux mi-clos et les oreilles mal réglées ? Et si c’était tout le temps comme ça, l’actualité, illisible, incompréhensible, inepte en somme ? Et ne passionnant que les commentateurs… Ce serait grave que la « vraie vie » soit ailleurs et que les politiques n’en sachent rien.

Orphelins

Sur l’affaire du « mariage pour tous » nous sommes au cœur de la vraie politique, qui consiste à réguler la vie en société. « Mariage pour tous », on ignore qui a inventé cette formulation qui est d’une hypocrisie et d’une sottise sans nom. Ses auteurs savent bien que le « mariage pour tous », cela ne peut pas exister. Qu’il y a, ne serait-ce qu’en fonction de l’âge, des millions de Français qui ne pourront pas plus se marier après le vote de la loi qu’avant. Bien sûr, la formule vise à flatter le penchant égalitaire de notre pays. Mais, là encore, le débat est biaisé. Si l’équité peut être un noble objectif, l’égalité demeure une illusion. Nous ne serons jamais égaux, les uns aux autres. Il y aura toujours des différences, en bien, en mal, des considérations biographiques ou existentielles, qui établiront des inégalités dans tel domaine, des forces et des faiblesses, des handicaps. Mais enfin, c’est dans la devise…

Ce fameux « mariage pour tous », établirat-il une égalité entre tous les enfants ou aggravera-t-il le nombre des « moins égaux que d’autres » ? Creusons la notion, et la réalité, de ce qui advient aux orphelins. C’est un drame inégalitaire que d’être orphelin de père ou de mère, encore plus des deux. La loi en débat, mine de rien, avec les nouvelles règles sur la filiation, va augmenter le nombre des enfants qui seront orphelins de père ou de mère. Et le fait d’avoir deux pères au lieu d’un, deux mères au lieu d’une, en quoi ceci compenserait-il cela ? Seuls bénéficiaires de ce chahut des repères d’identification : les psychologues. Le marché va s’élargir. C’est malin.

 

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