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(Jacques Dusquesne, Forum, La Croix 17 Juin 2013)

Natalia Baleato, réfugiée politique chilienne débarquée en France voici vingt-deux ans, ne s’attendait certes pas à une telle mésaventure. Cette sage-femme, féministe, avait créé dans les Yvelines, à Chanteloup-les-Vignes, une crèche ouverte tous les jours et 24 heures sur 24. L’idée : permettre aux femmes travaillant à des horaires divers et décalés de faire garder leurs enfants.

Depuis plus de vingt ans, des bambins de plus de 50 nationalités différentes ont fréquenté l’établissement. Élisabeth Badinter avait accepté d’en être la marraine. Pas de problème. La directrice adjointe de la crèche était musulmane. Le règlement intérieur de l’établissement interdisait le port de tout signe religieux. Toujours pas de problème. Voilà que cette jeune femme part en congé de maternité. Et en revient porteuse d’un voile… On lui demande de le retirer. Elle refuse. Le conflit se poursuit par un licenciement. Puis par un passage en justice.

Et, le 19 mars dernier, la Cour de cassation condamne la direction de la crèche. L’affaire fait un peu de bruit, d’autant que l’établissement portait un joli nom : Baby Loup. Mais la Cour de cassation estimait qu’une crèche privée ne pouvait interdire à son personnel le port d’un signe religieux. On connaît moins la suite : depuis, Natalia Baleato et son équipe ont été régulièrement harcelées. Par exemple, parce que parmi les animaux figurant sur les objets utilisés par les enfants se trouvaient des petits cochons. Plus grave : des carrosseries des voitures du personnel ont été rayées. Résultat : Baby Loup va déménager à la fin de l’année, changer de commune, pour vivre en paix.

Faut-il conclure de cette histoire – très grave – qu’il y a un problème de l’islam en France ? Certes, mais il convient de l’analyser et de ne pas le simplifier à outrance, comme certains sont tentés de le faire, tandis que d’autres n’osent pas le reconnaître. C’est d’abord celui d’une immigration massive de travailleurs issus de la colonisation – avec toutes les conséquences que cela comportait dans les têtes comme dans les faits – travailleurs dont notre économie avait besoin ; une arrivée suivie, dans les années 70, d’une politique de « regroupement » avec leurs familles. Une population de religion et donc de culture musulmane débarquant dans une République qui se voulait laïque au terme d’un long combat et qui était encore très marquée par la culture chrétienne.

Je donnais alors des conférences à l’École de guerre sur la situation religieuse de la France et quand j’annonçais à mon auditoire d’officiers haut gradés que la deuxième religion du pays était l’islam (alors qu’ils attendaient encore que je cite le protestantisme), la salle bourdonnait et s’exclamait… L’intégration de cette population n’était pas très facile, d’évidence. D’autant que notre République confond toujours intégration et assimilation. Et personne ne s’en préoccupe vraiment. Or, comme l’ont souligné plusieurs chercheurs, depuis le milieu des années 70 (et peut-être depuis la défaite des Arabes vaincus par Israël dans la guerre des Six Jours), la réaffirmation du religieux dans le monde islamique a pris une dimension surprenante, qui s’est greffée sur le tiersmondisme.

Puis, tous les intégrismes religieux – tous – se sont nourris des échecs de la modernité, des espérances déçues. Quand on ne croit plus à l’avenir, on rêve au retour d’un « âge d’or » de l’islam, comme d’autres idéalisent les siècles de la chrétienté. Le monde arabo-musulman notamment, qui n’était pas resté indifférent aux « lumières » européennes et s’était montré lui-même très créatif, a été en partie envahi par un islamisme radical.

En outre, on a beaucoup trop vite parlé d’un « printemps arabe », alors qu’il s’agissait de révoltes aux composantes diverses et parfois opposées, dues par exemple aux déceptions de jeunes diplômés qui avaient rêvé d’un mode de vie à l’occidentale et se retrouvaient sans avenir. Mais aussi les agitations d’islamistes. L’islamisme radical se nourrit en effet de rêves évanouis.

Il est provocateur, comme tous ceux qui cherchent à diviser. Car le port du voile, par exemple, figure certes dans un verset coranique, mais les textes fondateurs de l’islam n’imposent pas celui que portait la jeune femme de la crèche Baby Loup à son retour de congé. L’islamisme radical peut aussi nourrir des plans de conquête. La journaliste Élisabeth Schemla, qui vient de publier chez Plon Islam, l’épreuve française, indique ainsi que deux pays, l’Arabie saoudite et le Qatar, financent une bonne partie des 2 300 mosquées recensées en France et y installent des imams dont la plupart, semble-t-il, ne parlent même pas notre langue.

Elle pose là une vraie question : comme elle a raison de souligner l’impuissance ou l’aveuglement des gouvernements de droite et de gauche, depuis un demi-siècle, à définir et à poursuivre une véritable politique à l’égard de ce phénomène totalement inédit : l’arrivée et l’étonnant développement en quelques décennies, dans notre pays, d’une religion très éloignée de nos traditions et de notre culture.

Elle ignore, certes, certains succès de l’intégration : le nombre assez important de mariages mixtes qui durent, le taux de fécondité des femmes musulmanes qui baisse, par exemple. Et elle semble trop considérer l’islam actuel comme un bloc. Or, ces enfants d’Abraham – il ne faut pas l’oublier, bien qu’ils se soient nourris d’une autre culture – sont aussi opposés entre eux – l’actualité nous le rappelle chaque jour – que le furent pendant des siècles les chrétiens. Ce qui n’a rien de très réjouissant, il est vrai.

 

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