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Patrick Viveret, philosophe, a publié, avec Edgar Morin, Comment vivre en temps de crise ? (Bayard, 2010).

 

Qui se souvient encore de cette dépêche aussi glaciale que le drame qu’elle relate ? Paris, 2 novembre 2011 : un bébé, dont les parents sont sans abri, est mort cette nuit après être né dans une tente. Près de cinquante ans après l’appel de l’abbé Pierre, lançant son célèbre « Au secours » à la suite de la mort d’un enfant lors de l’hiver 1954. Une mort qui déjà apparaissait scandaleuse, bien qu’intervenant dans une France et une Europe se relevant tout juste de la guerre. Alors que dire de cette mort-là, au cœur de l’abondance ? Que dire de ce symbole de la misère des temps modernes qu’est la tente du sans-abri au cœur de la ville ? Au cœur de la ville et désormais au pied des tours qui symbolisent l’arrogance du monde de la richesse. Des tentes à Wall Street ; des tentes au pied des tours de la Défense, le Wall Street français. Signe terrible de cette autodestruction intérieure dans laquelle le monde occidental s’est engagé.

Quelle civilisation au fait ? Ah oui, on l’appelle « l’Occident chrétien »… Et quel fut son événement fondateur ? Tiens, la naissance de son Dieu dans une grotte servant d’étable… Une tente de l’époque donc ! Serait ce qu’il y a plus de promesse à attendre de la tente que de la tour ? N’est ce pas ce message que nous envoient les deux autres racines de cette même civilisation ? Celle du choix entre le veau d’or et la terre promise, selon les prophètes juifs de l’Ancien Testament. Celle d’Athènes confrontée déjà, selon Aristote, au risque que faisait peser sur la jeune démocratie grecque l’économie spéculative de l’époque, qu’il appelait la chrématistique.

Car cet enchaînement mortifère n’est pas fatal. Derrière la face sombre de la mondialisation qui s’identifie à une globalisation financière entrée en crise sous le poids de sa propre démesure, il existe une autre approche de la mondialité, centrée sur la conscience de cette communauté de destin qui lie l’humanité pour le pire mais aussi pour le meilleur. Nous avons commencé de vivre la fin d’un monde et nous risquons d’être saisis par une nouvelle peur de fin des temps. Pourtant, la fin de ce monde non seulement n’est pas la fin du monde, mais elle est peut-être aussi, pour l’humanité, l’occasion d’entrer dans une nouvelle ère de son histoire.

Car cette période de chaos peut être aussi, comme toutes les grandes périodes de bouleversement, l’occasion d’un saut qualitatif dans l’histoire de notre humanisation. Il nous faut être à la fois totalement lucide sur l’ampleur des risques et capable de construire une nouvelle espérance sur la base des forces de renouveau qui ont commencé à émerger au cours de ces dernières décennies. En fait, chaque jour, des signes multiples montrent que des forces de vie, de paix et de démocratie sont également à l’œuvre, non seulement pour empêcher le pire mais aussi pour promouvoir le meilleur. C’est tout l’enjeu de ce qu’Ivan Illich avait appelé les « sociétés conviviales », des forums sociaux mondiaux, des « sociétés du bien vivre », ou de ce que Jeremy Rifkin nomme dans son dernier livre « l’âge de l’empathie » . Car si la famille humaine est confrontée au risque de sa propre destruction, ce n’est pas du fait de menaces extérieures venant de barbares extraterrestres, mais du fait de sa propre barbarie intérieure. L’enjeu du XXIe siècle pourrait bien se jouer sur ce dilemme : convivialité ou barbarie.

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