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(Arnaud Favart, Vicaire Général de la Mission de France , Forum, La Croix, 14 Juillet 2012)

Que font les missionnaires ? Ils évangélisent probablement, et pour cela ils se déplacent, vont vers d’autres pays, s’implantent dans les villes nouvelles, s’enfoncent dans les territoires dits reculés. À la suite de Jésus, l’Église annonce l’Évangile. Elle reprend la bonne nouvelle que Jésus annonçait en traversant les bourgs de Galilée : « Le Royaume de Dieu est proche » (Mc 1, 15). On peut entendre cette proximité du Royaume selon l’imminence du temps. « Est-ce pour maintenant ? », s’inquiètent les disciples au début des Actes des Apôtres. On peut aussi l’entendre selon la distance géographique. Un territoire voisin, accessible. Jésus répondit : « Vous n’avez pas à connaître les temps et les moments que le Père a fixés de sa propre autorité ; mais vous allez recevoir une puissance, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous ; vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 7-8). Le récit des Actes annonce une sorte de répartition des rôles. L’échéance temporelle, la maturité des temps, est renvoyée à la décision du Père, mais charge est donnée aux disciples d’investir tout l’espace de la planète, jusqu’en ses extrémités.

L’esprit de la mission se vérifie dans cette capacité de l’Église à sortir d’un milieu pour aller à d’autres. Elle est l’expression d’un déplacement portant aux autres la conviction d’universalité de ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth. Elle se rapporte à la démarche itinérante de messagers envoyés vers l’ensemble des peuples et des contrées les plus éloignées. Depuis le matin de Pentecôte, elle étend sa toile envers toutes les nations. Proche ou lointain, nul ne sera a priori exclu d’entendre la bonne nouvelle. Avec la prudence d’exposer sans imposer, de guérir sans asservir, de requérir les libertés sans les conquérir.

Loin des stratégies d’exportations ou des performances de communication, il s’agit de vivre un retournement intérieur : se dépayser pour accueillir, contempler, discerner l’universalité de l’amour de Dieu au milieu de ceux qui vivent, pensent et espèrent, avec d’autres repères culturels. Le déplacement extérieur, physique, induit un déplacement intérieur, spirituel. Témoin de ce que réalise l’Esprit Saint, grandit une œuvre plus intérieure dans le cœur des missionnaires. Délogé de prétentions conquérantes ou prosélytes, le regard bascule vers ce que fait naître et grandir l’Évangile quand il est mis en pratique, mis en service. Le récit du lavement des pieds est à ce titre exemplaire. Il témoigne à la fois du retournement vécu par Jésus qui s’éloigne visiblement de la posture du maître, et celui de Pierre qui consent, dans un sentiment de vertige radical, à se laisser laver les pieds par le maître devenu serviteur. Si Dieu lui-même consent à être l’un de nous au point de prendre la tenue de service, qui serions-nous pour nous dispenser de la revêtir alors que nous désirons inviter l’humanité à la table du Christ ?

Pour le dire avec les mots de Madeleine Delbrêl : « Rien au monde ne nous donnera l’accès au cœur de notre prochain, sinon le fait d’avoir donné au Christ l’accès au nôtre » (Athéismes et évangélisation) .

Dans la dialectique espace et temps qui conduit notre réflexion, nous voici déjà entrés dans la réflexion sur l’évangélisation. Nous comprenons combien ce mouvement de proximité géographique, « s’approcher », nous bouscule et nous provoque (vocare , appeler) à un mouvement de proximité plus intérieure : « se faire proche » pour entrer en dialogue et partager une parole de vie.

L’évangélisation relève d’un processus temporel, associé aux mots de croissance et de germination. Ce que procure l’Évangile aux disciples est de l’ordre de la « con-naissance ». Il est question de naître et de mûrir à sa lumière. Dans une controverse avec les Corinthiens sur le baptême, Paul redit la même chose : « Celui qui plante n’est rien, celui qui arrose n’est rien : Dieu seul compte, qui donne la croissance » (1 Co 3, 7). Le cœur de l’homme, peu à peu, s’éveille à une parole qui le touche et le fait grandir : « Voilà une parole nouvelle, qui fait autorité » (Mc 1, 27), remarquaient avec étonnement les auditeurs de Jésus. Par son étymologie, l’autorité se rapporte à ce qui augmente et fait grandir. Loin de brider la liberté, l’autorité est ce qui autorise en donnant confiance. Précédant le kérygme, bien avant de comprendre qui est vraiment la personne du Christ, l’acte de foi commence par réaliser ce qu’il apporte de salutaire, ce qu’il engendre de confiance, d’espérance, et de bonté.

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