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(Henri Madelin, Jésuite, Forum et débats, La Croix 13 mai 2013)

Les Français sont inquiets pour leur avenir. Pour parler le langage de la mythologie, leur destin oscille entre le sort de la salamandre ou celui du phénix. La salamandre serait apte à vivre avec le feu dans la durée. Le phénix, lui, est capable de vivre plusieurs siècles, de se brûler et de renaître finalement de ses cendres.

Pour le moment, selon le langage des économistes, la France n’échappe pas à une récession sévère. La croissance en effet, tel un enfant rebelle, boude toujours et semble s’obstiner à ne pas reprendre son rythme d’antan, au grand dam du président Hollande et de sa majorité actuelle prise à contre-pied. Pour les moralistes et les « spirituels », la crise est perçue comme plus ample et son extension frappe les esprits. Elle conduit à un processus de « désolation » dont il est question dans Les Exercices spirituels de saint Ignace.

Il y parle de la conduite à tenir dans les périodes de « désolation » et de « consolation » par la personne à la recherche de son salut en Dieu. En sociologie, il s’agit d’une désolation qui touche des collectifs. Elle vient de l’accumulation de plusieurs causes assez bien repérées : baisse des ressources, chômage en hausse continuelle, panne de l’ascenseur social pour les plus démunis, inquiétude quant à l’avenir des générations montantes en raison des fragilités du système éducatif, difficiles renégociations à venir pour le système des retraites, augmentation de prélèvements de toutes sortes d’autant plus mal tolérés qu’ils n’aboutissent pas au regain de croissance tant espéré par les gouvernants. D’où le débat récurrent pour savoir si une certaine forme d’austérité ne tue pas la possibilité d’une remise en marche de la machine.

Plus largement, le pacte de laïcité qui tient les deux France unies ensemble dans une paix relative connaît des durcissements et subit quelques coups de canif à un moment où il faudrait serrer les rangs pour un meilleur avenir commun. La querelle autour du « mariage pour tous » montre qu’il est dangereux de tenir en piètre estime dans les cercles du pouvoir une opinion publique conséquente, pas révolutionnaire mais assez exaspérée. À moins qu’on ne veuille la pousser à bout pour satisfaire le moral de la gauche la plus traditionnelle, celle que Jacques Julliard appelle « la gauche janséniste ». Les risques de débordement s’accentuent au fil des cortèges. Il est alors légitime de s’étonner de voir une partie de ces troupes verser dans l’antidémocratisme en parlant indûment de l’« illégitimité » des tenants actuels du pouvoir.

Le ton se durcit dans les échanges politiques et il devient nécessaire parfois, comme sous la IVe République, de demander à des huissiers de s’interposer pour éviter toute forme de rixe dans l’hémicycle sous les yeux faussement réjouis de citoyens réunis par la grâce de caméras savamment disposées.

Le durcissement ne traverse pas seulement les représentants du peuple mais les citoyens eux-mêmes poussés ainsi à des formes d’incivisme. Les populismes fleurissent. Les partis pivots des institutions et d’une alternance paisible sont gagnés par cette fièvre. La gauche réformiste et la droite modérée comptent désormais dans leurs propres rangs des poignées de jusqu’au-boutistes qui poussent à de dangereuses surenchères. À mesure que ces maux viennent au grand jour, les mots pour les afficher publiquement glissent vers des accents davantage idéologiques.

Les vieux démons de la politique française en profitent pour refaire surface : tous pourris, les riches paieront, dehors les élus, tous des tricheurs… Les tentatives de corruption que la majorité s’efforce de repérer et de contrer ne peuvent que grandir quand l’appât de l’argent et l’affaiblissement du sens civique se rejoignent. Les citoyens de base ont aussi leurs responsabilités dans le présent surgissement de ces haut-le-cœur. Ne peut cependant en appeler au bien commun que celui dont la conduite est droite, au fil de ses actions quotidiennes. Frédéric Ozanam, dans la société très clivée de son temps, se méfiait lui aussi des surenchères verbales dans les démocraties : « Plaignons-nous moins de notre temps et plus de nous-mêmes », avait-il coutume de dire.

 

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