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(Bruno Frappat, Humeur des jours, la Croix, 15 Mai 2012)

Rite

À quoi pensaient-ils, ce 8 mai, au garde-à-vous devant la flamme de l’Arc de triomphe ? Vers quoi volaient leurs réflexions ? L’un, peut-être, songeait au passé et l’autre au futur. Passé proche d’une campagne électorale où, jusqu’aux dernières heures, ce terrible battant « y avait cru », animé de ce « fol espoir » que la presse avait étalé à la Une. Passé encore plus récent d’une défaite ric-rac où il n’avait pas été écrasé, comme une équipe de football perdant la Coupe de France pour un petit but d’écart, pas plus. D’autant plus rageant. Il pensait sans doute à celui qui, à ses côtés, raide aussi dans le rituel républicain auquel il l’avait convié, s’installerait bientôt à la passerelle pour commander un navire secoué par les crises. Il verrait si les choses sont faciles…

Et l’autre, étrennant gravement sa participation à un cérémonial auquel il aurait désormais à se livrer souvent, où flottaient ses méditations ? Nulle euphorie sur son visage. Ce n’était pas le moment, ni le lieu. Ni détente particulière. On lisait chez son voisin comme des signes de soulagement, d’apaisement triste. Mais chez lui, à l’inverse, on s’imaginait voir passer l’aile noire du souci, l’annonce de tracas s’accumulant, de questions insolubles, de conflits à venir. Comme si l’un avait terminé le match et s’apprêtait à regagner les vestiaires, défait mais libéré, tandis que l’autre continuerait pour un nouveau match, des prolongations exténuantes de cinq ans.

On lit ce que l’on veut ou peut, sur des visages graves, et ils l’étaient. On projette ses propres pensées, faute de pouvoir connaître l’état intérieur, en l’occurrence des deux figures républicaines brièvement associées dans l’hommage aux morts. La dignité requise, contrastant avec la virulence de la bataille de chiffonniers qui avait précédé tout cela, offrait à la France un spectacle pacifiant.

Ceux qui prétendraient tout cela factice ne parviendraient pas à nous convaincre que cette vision était fausse, hypocrite. Il y avait, dans cette cohabitation figée et ce silence partagé, la représentation du fait qu’au-dessus des vivants qui s’étripent ordinairement, il y a le sacré rappelé par les morts. Ces morts, ce « soldat inconnu », qui ont fait la France. Qui ne sont plus là pour en parler mais dont le message grave est perceptible. Et que l’on pourrait traduire par des formules du genre : « Ne faites pas n’importe quoi », « Calmez-vous », « Usez du pouvoir comme d’un service », « Soyez à la hauteur de nos sacrifices et non de vos plates ambitions » . Il n’y avait donc pas de quoi rire, ou pérorer. Se taire ensemble, finalement, nous apparut comme le plus grand moment de ces mois de parlerie où la France s’était égosillée contre elle-même. Savoir que cela ne durerait pas n’interdisait pas de prendre avec une joie intense ce moment où la France avait de l’allure.

Respect

Déjà s’éloignaient les souvenirs du dimanche qui avait précédé. Des « estimations » répandues sur Internet bien avant le « vingt heures » fatidique et obligatoire des annonces. Dès dix-sept heures trente, chacun pouvait connaître, à quelques décimales près, ce qui deviendrait beaucoup plus tard une vérité officielle et éventée. Le ridicule compte à rebours des journaux télévisés n’avait plus de mystère. Il y a longtemps que le champagne était ici au frais, et là remisé dans les cartons. Il y avait des heures que la Bastille se remplissait et que la Concorde se figeait dans sa vastitude vide. Vingt heures ne sonnerait que l’heure des larmes médiatisées et des hystéries de fin de match, quand l’arbitre d’une finale disputée siffle trois fois.

François Hollande se ferait attendre, à Tulle, puis à Paris. Nicolas Sarkozy, lui, très vite, rejoindrait ses militants pour prononcer, à la Mutualité, l’un des meilleurs discours de son quinquennat, son discours d’adieu. Il le ferait en appelant au « respect » du vainqueur, tentant d’apaiser le dépit des siens. Certains ne tardèrent pas à remarquer que si le président candidat avait plus souvent parlé ainsi aux Français, il aurait atténué son image, fendu l’armure métallique du battant extrême qui avait perdu d’avoir trop clivé le pays. Ce discours fut d’une dignité complète, appelant à bannir toute « haine ». Il le grandissait. De son côté, le vainqueur glissa, dans sa première intervention, une remarque inaperçue mais fondée sur le « grand nombre » de Français qui n’avaient pas voté pour lui. Et qu’il lui faudrait, comme à ses partisans, respecter. Il était temps que, des deux côtés, l’on se respecte.

Changement

Nous voici donc entrés dans l’ère du « changement ». Bizarre, tout de même, d’avoir très vite revu des têtes connues ou ramenées du puits des souvenirs des personnages d’un temps d’avant. Lionel Jospin, qui « abandonna » la politique il y a juste dix ans, faisait un retour médiatique spectaculaire. Souriant comme jamais, drôle même comme on ne l’avait jamais vu. Il excellait dans le rôle du Mentor de son lointain successeur au PS. On ne tarda pas à revoir l’inévitable Pierre Bergé, accouru à la Bastille, à entendre Guy Bedos et quelques autres « people » qui avaient beaucoup donné il y a trente ans. Et, bien sûr, sur ce fond un peu antique planait la silhouette tutélaire de l’homme au chapeau, de François Mitterrand dont les moins de vingt ans ne peuvent pas se souvenir. Dirat-on que ces évocations ou tous ces retours servirent François Hollande ? Ce serait à lui de répondre. On se contenta de songer, in petto, que ce goût de revenez-y n’était pas l’illustration la plus flagrante d’un changement.

Un homme, dimanche soir, dans la foule juvénile qui convergeait vers la Bastille, agrippait les passants. Il avait environ soixante-dix ans. Il était mince, souriant, communicatif. Il allait d’un groupe à l’autre répétant : « Il me manque déjà ! » « Qui ? » « Sarkozy, bien sûr », répondait-il dans un éclat de rire, heureux de sa blague cent fois répétée. Il riait, les badauds riaient. Savait-il à quel point, pourtant, il avait raison ? À quel point la foule qui s’agglutinerait à s’étouffer sur la place de tous les « changements » venait de perdre, en Nicolas Sarkozy, le « principe négatif » qui l’avait unifiée ?

Oui, la gauche ne tarderait pas à être veuve de ce président-là. L’adhésion à François Hollande avait semblé, pour partie, l’effet collatéral de l’hostilité que suscitait, dans une partie du peuple, la personnalité du battu du jour. Contre qui, désormais, fulminer ? À quel personnage aussi typé appliquer sa rage ? Sur quel homme ferait-on converger les flèches narquoises, les sarcasmes encolérés et les indignations ? Sarkozy, dégageant le paysage, laissait la gauche face à ses devoirs, ses joies à entretenir, ses promesses à tenir, ses divisions à contenir, ses fantômes à oublier. On comprenait, à voir Hollande si sérieux, la mèche au vent de l’Arc de triomphe, qu’il aurait désormais tous ces soucis en tête.

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