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(Alfred Grosser, forum, La Croix 18 Avril 2013)

Il est des solitudes impossibles. Dans trop de cellules de nos prisons, la promiscuité interdit toute solitude. Les garçons et les filles enrégimentés dans les systèmes totalitaires sont dressés à ne se concevoir que comme un maillon d’un tissu d’enthousiasme.

Il est des solitudes non choisies et douloureusement vécues. Que de SDF rejetés dans une solitude assurément pas initialement désirée ! Même si elles ne sont pas seules, puisqu’elles vivent dans l’amour réciproque avec leurs enfants, les mères sans mari ou compagnon, par suite d’un décès ou d’un abandon, vivent dans une solitude que ces enfants ne comprendront que beaucoup plus tard, en découvrant qu’elle leur a sacrifié sa vie de femme. La solitude peut s’abattre de façon en principe surprenante. L’un des tableaux les plus tristes d’Edvard Munch, intitulé Cendres, montre un couple qui, juste après la jonction des corps, n’est plus que la juxtaposition de deux solitudes.

Nous assistons aujourd’hui à un nouveau type de solitude frappant surtout les adolescents. Il ne s’agit pas de la solitude vécue, à tort ou à raison, par le jeune qui va au suicide, mais bien d’une solitude dont on n’est pas conscient. Les écouteurs qui permettent à la musique de séparer du monde environnant, l’ordinateur qui incite à des jeux vidéo sans partenaire et même le maniement égocentrique de Facebook  que de moyens de vivre dans une solitude dont le sujet ne sait pas qu’elle est mutilante ! Il y a éloignement des autres, sinon rupture avec les autres, dans l’effacement des échanges qui contribuent à forger la personnalité. Et même la multiplication des SMS anodins ne crée pas nécessairement de vrais liens, ne rompt pas un égocentrisme prenant l’allure d’un ennui vécu comme un vide.

En revanche, la solitude peut être féconde même au cœur d’un vécu profond avec un autre, avec d’autres. Dans le couple le plus uni, chacun peut vivre, doit vivre des moments d’intériorité qui lui appartiennent en propre. « Le pluriel ne vaut rien à l’homme », chantait Georges Brassens. La condamnation est trop rigoureuse. Être foule dégrade. Être communauté rehausse. Le cortège, la fête, la manifestation, l’assemblée religieuse : tantôt foule, tantôt communauté. Où est la différence entre les deux ? Dans le nombre, dans le but ? Ou plutôt dans la nature du lien interpersonnel créé ? Être en foule, c’est se fuir. Être en communauté, c’est se trouver mieux grâce à la création de ce lien interpersonnel, un lien qui doit tout de même permettre la solitude revigorante, la solitude créatrice.

Est-il une spiritualité sans solitude ? Descente en soi ou, pour le croyant, montée par la prière : la personne se forme mieux, se développe mieux, même si parfois la solitude est vécue comme un abandon, un vide décourageant. Ainsi pour les passages noirs d’une Mère Teresa ou d’une Thérèse de Lisieux.

Ce sont les périodes de plénitude vécues dans la solitude qui rendent disponible à autrui et permettent d’exercer sur lui une influence stimulante que le P. François Varillon a définie par la formule : « Pour que l’Autre soit – et qu’il soit autre. » Donc qu’il soit en état de vivre à son tour les moments de solitude épanouissante, pas nécessairement de même origine, de même fondement que celle du « stimulateur ».

Un même mot – « solitude » – peut donc avoir deux significations opposées. Il faudrait que ceux qui vivent l’épanouissante aient toujours conscience de la souffrance des abandonnés, des exclus qui vivent dans la solitude-souffrance. Et que ceux-ci puissent accéder à l’idée qu’il existe un autre vécu qui, dans et par la solitude, permet l’accession à la joie. 

 

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