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(Henri Madelin, Jésuite, Chronique "Autrement dit", La Croix 17 Janvier 2012)

Dans ses vœux télévisés du 31 décembre dernier, le président français a déclaré :   « J’assumerai jusqu’au bout et en totalité les lourdes responsabilités que vous m’avez confiées. » Dans cette lourde corbeille de devoirs se trouve aussi le désir de réaliser ce qui a été décidé au G20 de Cannes, qui s’est tenu sous présidence française les 3 et 4 novembre derniers. Mais lors de cette rencontre des 20 pays censés être les plus influents de la terre, la crise de l’euro a accaparé les esprits et les discussions, ce qui n’a guère permis de faire progresser les dossiers les plus complexes qui sont souvent les plus marqués par l’urgence.

En ces temps devenus difficiles, le chacun pour soi a rapidement repris le dessus. Il s’agit maintenant de sauver seulement la possibilité d’imposer une nouvelle taxe sur les transactions financières mondiales. « Il faut faire participer la finance à la réparation des dégâts qu’elle a provoqués », déclare le chef de l’État dans ses vœux. L’Élysée voudrait que cette taxe soit décidée dans les semaines qui viennent, sur le plan européen et au moins par les Français et les Allemands puisque les Britanniques n’en veulent pas et que les Américains y rechignent. Mais l’ampleur des réformes mondiales se réduit comme peau de chagrin. La crise de l’euro devient nationale et la montée du chômage nous reconduit aux mauvais chiffres de 1999. La récession s’installe pour de bon. Des cercles influents ont entonné en France l’hymne de la « démondialisation » .

C’est une tout autre tonalité que l’on entend dans le document que le Conseil pontifical Justice et Paix a publié le 24  octobre dernier, quelques jours avant l’ouverture du G20. Le Vatican y plaide, dans un monde crispé sur ses problèmes nationaux, en faveur de l’organisation d’une solidarité planétaire, impensable hier, idéale encore actuellement, mais indispensable pour demain. Ce texte, intitulé Pour une réforme du système financier et monétaire international dans la perspective d’une autorité publique à compétence universelle, s’efforce de mettre en lumière plusieurs aspects de l’enseignement social de l’Église concernant le processus actuel de mondialisation.

À lire le document, on mesure l’ampleur de la vision de l’Église quant aux questions nouvelles que suscite le processus de mondialisation. Dans l’encyclique Pacem in terris n° 135 , Jean XXIII, en 1963, prend acte pour la première fois du fait que dans les conditions actuelles de la communauté humaine, « l’organisation et le fonctionnement des États ainsi que l’autorité conférée à tous les gouvernements ne permettent pas, il faut l’avouer, de promouvoir comme il faut le bien commun universel ». Ses successeurs depuis cinquante ans n’ont cessé de pousser à la mise en place d’une autorité publique mondiale à compétence universelle. Quelques avancées sont venues de la réforme récente du système monétaire international. Mais l’augmentation de la représentativité au sein du Conseil de sécurité est pour le moment tombée dans les oubliettes. Benoît XVI plaide résolument désormais pour l’invention de nouvelles pratiques, affirmant que la crise « nous oblige à reconsidérer notre itinéraire, à nous donner de nouvelles règles et à trouver de nouvelles formes d’engagement, à miser sur des expériences positives et à rejeter celles qui sont négatives. La crise devient une occasion de discernement et elle met en capacité d’élaborer de nouveaux projets » (Caritas in veritate, n° 21).

La crise, au surplus, a révélé des attitudes d’égoïsme, de cupidité collective et d’accaparement des biens sur une échelle inconnue jusqu’à nos jours. Les grands leaders d’opinion doivent lutter pour que nul ne se résigne à voir l’homme vivre comme un « loup pour l’homme ». Le P. Teilhard disait que nous avions à acquérir le « sens de l’espèce » humaine. En conscience, personne ne peut accepter la montée faramineuse des inégalités entre certains pays ou certaines couches sociales, au mépris des plus faibles.

L’Occident serait bien naïf de croire que cela ne le concerne pas. Ne voit-il pas que si aucun remède n’est apporté aux différentes formes d’inégalité, les effets négatifs qui en découleront sur tous les plans engendreront jusque chez lui un climat d’hostilité croissante et des poussées de violence ? Et cela ira jusqu’à miner les bases mêmes des institutions démocratiques, jusqu’ici pourtant considérées comme les plus solides et les plus sûres.

Pour stigmatiser les désordres du monde actuel et en appeler à un sursaut moral, le document du SaintSiège n’a pas recours seulement à des convictions religieuses ou à des arguments rationnels. Il rappelle aussi la force de mythes mobilisateurs ou de grandes images : le veau d’or, idole muette et purement matérielle qui capte l’élan des désirs ; la tour de Babel où l’on ne parvient plus à s’entendre dans un espace où chacun joue du culte de sa propre suffisance. L’esprit de Babel, c’est bien le contraire de l’esprit de Pentecôte où l’unité se fait dans la confiance et le respect des différences.

 

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