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Par Alain Weidert, Réflexion publiée par le site de la CBF

(Professeur d’allemand retraité depuis peu. Avec sa femme Aline et ses trois garçons, a vécu pendant 18 ans, à Noisy-le-Grand (93), la réalité quotidienne d’une communauté de vie avec une autre famille et des religieuses . Ensuite, avec sa femme, “animateur d’aumônerie étudiante” à la Cité Descartes. Depuis cinq ans, anime, dans diverses paroisses, des “Ateliers Vatican II” et organise, près de Vézelay, des mini sessions autour d’ouvrages théologiques actuels.)

 

Acte un. « Les fidèles », telle était, aux siècles passés, l’expression unique utilisée par le Magistère pour rendre compte des croyants autres que clercs et religieux. Il faut dire que l’Eglise considérait les « laïques » comme les ennemis de la religion, et leurs idées, « le laïcisme » comme une peste. Avec le concept de « fidèle » une relation de dépendance voire de possession était signifiée. Emploi sociologique, le mot désigne l’appartenance des adeptes à une religion.

Acte deux. Officiellement le « laïc » n’apparaît positivement, de façon ciblée, qu’avec  l’action catholique. Pour Pie XII, les « fidèles » ne sont plus uniquement membres de l’Eglise, « les laïcs sont l’Eglise »[1]. Le fidèle devient laïc mais pour se retrouver auxiliaire du clergé, son supplétif dans le monde où les clercs sont absents. Comme le « frère lai » du monastère qui se compromet avec les affaires profanes ! Suppléance et subsidiarité font force de loi et de dignité. Les laïcs reçoivent un mandat, on les organise en apostolat spécifique.

Vatican II transforme l’essai par un texte dédié, « L’Apostolat des laïcs »[2]. Le mot « laïc » y reçoit ses lettres de noblesse, plus d’une centaine de fois[3]. Des ouvertures sont pratiquées, les laïcs peuvent prendre d’eux-mêmes des initiatives[4] et, s’ils le font, ce n’est pas tant par délégation qu’au nom de « leur consécration au Christ »[5] puisqu’ils sont chrismés, oints comme christ (le même mot). D’éternels « mineurs » ils prennent graduellement « dans le Christ » le chemin de leur amplitude (autonomie) christique. De passifs consommateurs à qui l’on distribue tout, ils deviennent acteurs et ont même le droit de donner leur avis[6]. Jadis troupeau fidèle, « armée rangée en bataille », soumis à une obéissance « absolue et parfaite en tout point », ayant à « se laisser régir, gouverner et guider »[7] ils apprennent à être collaborateurs, non pas tant du clergé, que du Christ lui-même[8]. Coopérateurs de la vérité[9] par un faire et dans des actions, jusque là domaine réservé, sacré, interdit aux profanes. L’exhortation « Les laïcs, fidèles du Christ » de Jean Paul II[10] travaillera à harmoniser et à positiver les deux notions « fidèle » et « laïc ».

Acte trois. Depuis, un nouveau mot émerge, le « baptisé », en tant que substantif désignant une personne à part entière. Alors que dans Vatican II il est peu fait état du « baptisé », comme individu, celui-ci trouve ses marques officielles dans le Catéchisme de l’Eglise catholique[11]. Alors qu’avec le Concile il n’est question que du « sacerdoce commun des fidèles »[12], l’on constate, depuis, l’émergence d’un « sacerdoce commun des baptisés ». Dans de nombreux textes le baptisé remplace le fidèle d’autrefois…d’autre foi[13]. Mais rien n’est joué car «le fidèle laïc» le dispute encore au « baptisé »[14]. Il est tellement plus rassurant d’ « avoir » des fidèles sous le coude et, pour eux, de demeurer soumis, fidèles à leur état de vie.

Depuis « Jalons pour une théologie du laïcat » d’Y. Congar (1953) la renaissance de la dignité baptismale progresse malgré tout. Le rappel des trois charges (en latin munus ; pl. munera) de prêtre, prophète et roi (sanctifier, annoncer, gérer) y est pour quelque chose. Trois responsabilités dont on ignore souvent avec quelle incroyable insistance Vatican II les exprime[15].Triple tâche inenvisageable jusqu’alors pour les « fidèles-laîcs »16, ex-communiés de fait de la communion christique au sens fort, premier du terme. En effet, communion vient du latin cum-munus, étymologiquement une commune-charge, un office commun. Non pas d’abord une union harmonieuse des cœurs ! L’exigence de communion consistant pour tout baptisé à prendre une part effective dans une action autrement catholique qu’au début du XXe siècle17, dans une responsabilité christique, un faire ecclésial messianique. Pas de cum-munus « dans le Christ » sans munus christique commun.

Acte quatre. Dans la dynamique du Concile, s’ajoute à cette qualification du « baptisé » dans l’ordre du faire, la prise de conscience d’une qualification, en amont, dans l’ordre de l’être. Le Christ manifeste l’Homme à lui-même18, il « révèle l’Homme à l’Homme lui-même »19, pas que le baptisé d’ailleurs20. Révélation de l’Homme dans son mystère, dans son être même. Le baptisé consacré, ordonné dans l’ordre du faire, devenu majeur dans l’ordre de l’action et des charges (munera) baptismales est révélé dans l’intégralité de son identité christique, jusqu’à être dit, ontologiquement parlant, « Christ ». Jean Paul II et Benoît XVI l’expriment sans détour21. Vatican II affirme qu’avec le Christ « nous sommes devenus un même être » 22. Christ devient le principe et le modèle d’une humanité rénovée23.

Le « fidèle-laïc », christifié par l’onction du baptême, accède avec Jésus Christ, le-Christ-par-excellence, prototype de l’Homme accompli (du Christ accompli !) à ce que Jésus lui-même est. Il devient unautre Christ. En osant un néologisme, il devient christien24, si bien que les intérêts du Christ Jésus deviennent ses propres affaires25. Une stature qu’aucun ne peut contester ni confisquer, à moins de subvertir la figure même du Christ. Non plus « sois fidèle, obéis ! » mais « sois christ » et acte ta vie en conséquence ! Alors dans l’ordre de ce faire inédit, qui est passage de l’être à un agir christique, tout est envisageable, sans crainte de sacrilège. S’il peut toujours y avoir de simples fidèles, laïcs ou baptisés, il ne peut jamais y avoir de simples christiens.

« Fidèle », « laïc », « baptisé », « christien », quatre étapes de croissance humaine, la dernière, la plus décapante. Faire on saura toujours faire, par contre être… christien est encore la chose la moins bien partagée 26 ! De seuil en seuil le laïc de Vatican II apprend à passer, à quitter un système christocratique, une emprise chrétienne qui mettait le croyant à genoux et subvertissait l’Evangile. Avec Vatican II l’insistance n’est plus sur un Christ couronné, souverain hégémonique27. Au final le Christ est lui-même la « couronne de tous les saints »28. Un Jésus Christ découronné de son propre chef ( !) qui anoblit les christiens en les intronisant dans l’être d’un peuple messianique29et les exigences d’un faire et dire, induit par cet être-Christ.

La gloire de l’être chrétien ne consiste pas à être l’adepte religieux d’un monarque divin mais à être christ, christien avec Jésus de Nazareth, comme rond-point de la terre et du ciel. Pour que « Christ » devienne le nom propre de tout Homme, déplié, déployé, comme Acteur de l’admirable conjugaison des potentialités humaines et des virtualités divines.

 [1] Pie. XII, Discours aux nouveaux Cardinaux (20 février 1946) : AAS 38 (1946), 149.
[2] Décret sur l’apostolat des laïcs Apostolicam Actuositatem. Cf. aussi Lumen Gentium 30 à 38.
[3] Dans les autres textes le mot est parcimonieusement utilisé, sauf dans LG. Dans l’exhortation Christifideles laici 1988, Ed. Centurion 1989, « fidèle » 70 fois, « laïc » 46 fois.
[4] AA 24 ; 26. GS 43, 2. PO 9.
[5] LG 34.
[6] GS 62, 7. LG 37. PO 9.
[7] Sapientae christianae Léon XIII 1890, n° 24, 32, 34.
[8] AA Exhortation finale.
[9] AA 6.
[10] Ibid
.
[11] 5 fois en tout dont 2 fois par la négative ; dans le CEC plus de 20 fois au singulier.
[12] Aidé du sacerdoce ministériel.
[13] – Pour le synode de Versailles en 2010-11 tous les baptisés ont été invités à se réunir en équipe autour du thème « Un baptême à vivre ». Même si les conclusions n’ont pas été à la hauteur des espoirs que le thème suscitait.
- Lettre à tous les baptisés du diocèse, Nanterre 2005, Cambrai 2007.
- Baptisés semeurs d’Evangile, diocèse de La Rochelle-Sainte, été 2011.
- Verbum domini, Benoît XVI, 2010, où Tous les baptisés sont responsables de l’annonce n° 94…
[14] Création d’un nouveau groupe de travail de la CEF « Ministres ordonnés et fidèles laïcs : Quelle présence des catholiques dans la société contemporaine ? » Lourdes, 9/11/2011.
15 Plus de trente occurrences !
16 Fidèle, terme générique insuffisant, désignant aujourd’hui aussi bien les prêtres, les religieux que les laïcs. Par exemple in CEC 1174: « La Liturgie des Heures… est la prière publique de l’Église dans laquelle les fidèles (clercs, religieux et laïcs) exercent le sacerdoce royal des baptisés ». « Fidèles du Christ » est ainsi une expression mieux adaptée.
17 Il fermo proposito, « Encyclique sur l’action catholique ou action des catholiques ». Pie X, 1905.
18 GS 22-1.
1
9 Christifideles laici 36
20 GS 22-5.
21 -Christifideles laici n° 14 ; 17.
- « Jésus de Nazareth » 2, p. 84, 93, 121, 172, 228.
- CEC n° 795, 2782 (il fait de nous des christs).
22 LG 7.
23 AG 8.
24 Un chemin pour aller ensemble au cœur de la foi, Jean-Noël Bezançon, DDB 2006 p.162, 200.
25 AA Exhortation finale.
26 Diocèse de Cambrai, Urbi et orbi, La Croix du 19/3/2012. « Ce que dit l’audit, c’est que sur le « faire », il n’y a pas grand-chose à dire. En revanche, l’audit s’attarde sur ce « comment être », résume Mgr Garnier ».
27 Quas primas, Pie XI 1925.
28 LG 50.
29 LG 9.

 

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