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Numeriser0014.jpg(Nathalie Nabert, Forum, La Croix, 24 Avril 2003)

Comme le psalmiste, dans son chant de louange, nous avons crié et rendu grâce : « J´espérais le Seigneur d´un grand espoir, il s´est penché vers moi, il a écouté mon cri. En ma bouche il a mis un chant nouveau » (Psaume 40, 2 et 4). Le Seigneur s´est penché vers nous et il nous a guéris du malheur ! Le Seigneur nous a ôtés de la mort et du mépris. Il a étendu sa bénédiction sur nos âmes de pauvres, sur nos âmes de doux, d´affligés et de miséricordieux, sur tout le peuple des béatitudes, et il nous a transformés. À présent, la tempête peut bien recouvrir les pierres du désert, écarter les eaux du rivage et soulever le feuillage des arbres, elle ne sera pas aussi puissante que nous qui nous sommes agenouillés pour aimer. Pas aussi puissante que nous qui nous sommes agenouillés en Dieu pour devenir, entre ses mains de grâce et de plénitude, le sel de la terre et la lumière du monde.

Comme les aveugles de Jéricho, nous avons marché et marché dans la nuit de l´âme et du corps. Nous nous sommes rendus jusqu´à ce lieu d´hébétude et de fébrilité où les questions qui n´ont pas de réponse se perdent dans la longue plainte des égarés : « Seigneur ! aie pitié de nous, fils de David ! » (Matthieu 20, 30). Et la lumière s´est emparée des hommes de douleur, les écailles sont tombées de leurs yeux et ils ont vu : « Jésus, s´arrêtant, les appela et dit : Que voulez-vous que je fasse pour vous ? Ils lui dirent : Seigneur, que nos yeux s´ouvrent ! Pris de pitié, Jésus leur toucha les yeux et aussitôt ils recouvrèrent la vue. Et ils se mirent à sa suite » (Matthieu 20 32-34).

Comme les pèlerins d´Emmaüs, les aveugles de Jéricho sont encombrés des haillons de leur misère, brûlés par l´amertume de leur cécité et par la rouille de leur désespoir. Ils titubent comme des prisonniers sur une route qui n´a pas de port, et rompent leur pain de chaque jour sans comprendre la puissance de l´amour qui sanctifie pourtant chacun de leurs gestes.

À leur image, nous émigrons sans cesse, conduisant notre exil intérieur des terres arides de la sécheresse vers les terres résignées de l´ignorance, jusqu´à ce surgissement de Dieu en nous qui nous fait voir la beauté dans la beauté, la lumière dans la lumière et qui nous immobilise dans cette connaissance nue, à même le coeur, dans cette « station de l´âme aimante devant Dieu, recherchant son visage avec un désir assoiffé » et qui « se fait secrètement par un enseignement imprimé divinement dans le coeur », ainsi que le notait Guigues du Pont, au XIIIe siècle (Traité sur la contemplation, Salzbourg, 1985). Cette station devant Dieu retrouvé et contemplé, cette plénitude de la miséricorde revenue vers nous comme la pluie et la neige descendant des cieux et n´y remontant pas « sans avoir arrosé la terre, l´avoir fécondée et fait germer » (Isaïe 55, 10), tisse chacun de nos pas de la lumière de Dieu manifestée au mont Thabor et dépose au pied de la croix nos vêtements de nudité.

Et de cet entrelacs de lumière, nous sommes vivants ! Vivants du gémissement de la Croix, des larmes du pardon et de l´eau de la Résurrection. Vivants de l´amour qui ne s´est pas brisé dans la mort, et de l´aube étendue sur nos mains fidèles au matin du troisième jour. Comme Zachée, nous avons été transpercés, saisis de remords et de bonté dans ce lieu mystérieux du sycomore où « le Fils de l´homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu » (Luc 19, 10). Comme le paralytique à qui Jésus remet les péchés dans le secret du coeur et redresse le corps dans le regard soupçonneux des hommes (Matthieu 9, 1-2), nous sommes guéris deux fois et guidés deux fois dans la profondeur de la grâce et la douceur du repos intérieur.

C´est ainsi que nous passons en Dieu par le Christ d´affliction et de paix, en qui nous trouvons le feu de la foi et la fontaine des sacrements, devenant ainsi porteurs des réalités d´en haut, comme l´écrivait François de Sales : « Le Christ est la lumière du monde, c´est donc en lui, par lui et pour lui que nous devons être éclairés et illuminés ; c´est l´arbre de désir à l´ombre duquel nous devons nous rafraîchir. C´est la vive fontaine de Jacob pour le lavement de toutes nos souillures » (Introduction à la vie dévote).

Ainsi nous pouvons nous tenir tout près de Dieu avec des mots d´enfants et des cris de joie : « Le Seigneur est ma lumière et mon salut, de qui aurais-je crainte ? Le Seigneur est le rempart de ma vie, devant qui tremblerais-je ? » (Psaume 27, 1). Cette joie est vraiment la nôtre dans nos regards éblouis, elle est le cri du Verbe en nous, le cri de la nuit transfigurée, le chant des hommes illuminés et soulevés par le Christ de la Transfiguration qui s´incline vers eux et murmure des paroles de force et de confiance.

Ce sont les paroles du Ressuscité, qui s´en retournera et ne nous réconfortera plus et ne nous touchera plus que dans le pain et le vin de l´eucharistie : « Jésus, s´approchant, les toucha et leur dit : Relevez-vous, et n´ayez pas peur. Et eux, levant les yeux, ne virent plus personne que lui, Jésus, seul » (Matthieu 17, 7-8).

Jésus est là parmi nous, comme au jardin des Oliviers. Jésus reste là avec nous, comme au Golgotha et à la table des pèlerins d´Emmaüs - mais comme attiré vers son Père, à peine effleuré entre nos mains sacerdotales. Jésus seul, retiré au fond de nous-mêmes, comme au tabernacle, nous ayant instaurés pour porter le fruit de sa divinité : « C´est moi qui vous ai choisis et vous ai établis pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure. » (Jean 15,16).

Ainsi avançons-nous dans la révélation, avec des hésitations de défricheurs mais des mains de veilleurs, simples luminaires de l´amour de Dieu, déposés dans le monde pour que le monde ne se perde pas dans les ténèbres de son exode.

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