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(Claire Marin, Philosophe, La Croix, 28 Juin 2010)

Depuis quelques semaines, les voix du politique découvrent avec un étonnement presque naïf le concept de « soin ». Cet étonnement serait amusant s’il n’était le symptôme en réalité inquiétant d’une misère politique, incapable de penser l’essence même de la relation humaine, c’est-à-dire le souci des hommes les uns pour les autres.

Si la politique pose bien la question du vivre-ensemble, l’idée que cette vie collective implique une certaine attention aux autres ne devrait pas paraître si extraordinaire. On aimerait qu’elle surprenne par trop d’évidence. On aimerait vivre dans une société où le souci de l’autre serait à ce point acquis que le fait de l’évoquer comme principe social et politique apparaîtrait comme inutilement redondant. Ce n’est pas le sens des exclamations qui ont fusé sur la scène politique ces derniers temps. Des diverses rives politiques, quelles que soient les appartenances, on a pu entendre de nombreuses critiques et railleries qui ne font guère honneur à ceux qui les énoncent. Revendiquer ainsi implicitement une conception si pauvre et individualiste de l’action politique, signaler avec autant de maladresse le désintérêt pour toutes les formes de lien qui aident, secourent et construisent les hommes, affirmer la disparition de toute ambition humaniste, c’est présenter une version désespérante de l’engagement politique.

S’agit-il d’ailleurs encore d’engagement, dès lors que plus rien ne nous implique moralement, que les relations entre les hommes s’apparentent essentiellement à celles qui régissent les rapports entre les choses ? Ce que montrent ces réactions qui se sont manifestées avec sans doute trop peu de réflexion et beaucoup trop de franchise, c’est la manière dont le politique s’est détaché de l’humain, s’est coupé finalement de sa propre origine jusqu’à se métamorphoser en économique, c’est-à-dire au sens étymologique du terme, en gestion du domaine privé. L’économique, c’est, à l’origine, l’administration de la maison, de la sphère domestique, c’est-à-dire l’action centrée autour d’un groupe dont les besoins sont privilégiés et prioritaires. Le politique ne peut se concevoir uniquement sur le modèle de l’économique sans trahir son ambition : le bien-vivre ensemble qui passe par un souci de tous. Penser les relations entre les individus à l’aide de catégories économiques, celles de besoin, de rentabilité, d’offre ou de demande, c’est réduire la relation humaine au plus pauvre des échanges parmi tous ceux qu’elle est capable d’établir, celui des choses. Quantifier les êtres humains, les décompter dans les chambres d’hôpital, dans les classes, dans les crèches ; les déplacer, les accumuler, les compresser comme s’il s’agissait de stocks de denrées périssables, voilà l’un des symptômes de cette dénaturation du politique à laquelle nous assistons aujourd’hui.

On a reproché au discours sur le soin de mettre l’accent sur la vulnérabilité humaine, de faire de la société un tissu de faiblesses, incapable de porter, de créer, de produire. C’est se tromper sur ce qu’est la création dans la réalité d’une existence humaine. Ceux qui aident les enfants à grandir, les malades à guérir, les plus faibles à marcher, croire, espérer, ceux qui nous soutiennent dans les épreuves de chômage, de deuil, de rupture, ceux qui par leurs gestes, leurs mots, leurs encouragements communiquent l’élan qui fait défaut, ceux-là ne produisent pas, certes, au sens si réduit que l’on donne désormais à ce terme, mais pour reprendre une distinction que proposait le philosophe Hegel, ils « élèvent », au sens où ils nous aident à nous dépasser, à sortir de l’impasse dans laquelle la situation nous a mis. Il ne s’agit pas de ce dépassement glorifié par une logique de productivité, où chaque année exige de meilleurs résultats, dans l’indifférence affolante de ce que peuvent être ces meilleurs résultats : supprimer des postes, licencier des employés, fermer des unités de production non rentables, tout cela signifie dans certains cadres un « bon bilan ». Le gestionnaire de ces réductions d’effectifs se sera « dépassé » et sans doute même sera-t-il récompensé pour cela. Mais la création, dans le domaine de l’humain, est celle qui augmente la vie des autres, lui offre ce supplément nécessaire qui leur rend la vie supportable ou tout simplement possible. Ce n’est pas celle qui se fait au détriment des autres, qu’il soit mon voisin ou que des océans nous séparent.

Se soucier des autres, dans la pire des représentations, devrait au minimum être une question de bon sens et d’intérêt : ne suis-je moi-même pas un autre pour autrui ? Mais ce niveau élémentaire de la réflexion n’apparaît pas dans les concerts de protestation de nos figures politiques. Le seul discours admissible semble être celui de la puissance, de la force, on serait même tenté de dire un discours presque caricatural de la virilité. On aimerait en rire. Mais il semble qu’il faut assez sérieusement rappeler aujourd’hui le sens de l’engagement politique qui ne peut continuer à se concevoir comme un jeu où l’on déplace les individus selon des configurations économiquement avantageuses, où le souci des autres ne se manifeste que dans des crises fébriles, la crainte de la catastrophe ou du scandale, pour être oublié aussi vite dès que la fièvre redescend. Sans doute faut-il penser avec un peu plus de réflexion le sens de nos vulnérabilités et du soin qu’on y apporte.

Évoquer la figure de l’humain, dans sa fragilité, c’est en réalité faire signe vers notre véritable force, celle de tisser avec l’autre des liens dont l’intérêt est aussi moral. Sans idéaliser les relations de soin, qui sont toutes traversées sans doute par des motivations très variées, elles témoignent cependant d’une capacité de l’être humain à aider l’autre, et nous permettent de réaliser qu’une force qui ne sert qu’à soi est une force presque perdue. Dans une société qui nous présente trop souvent comme des atomes, il faut enfin comprendre que nous sommes avant tout constitués par nos relations, par les flux qui nous relient les uns aux autres, qui nous augmentent et nous enrichissent. Il faut sans doute se débarrasser de cette image dominante d’une relation agonistique à l’autre – relation de lutte et de confrontation qui me contraint à me dépasser – pour entrevoir de nouveau la force de la relation qui m’oblige à me repenser, à me simplifier, à m’adapter à la faiblesse de l’autre.

Patience et disponibilité ne sont pas des termes surannés. L’attention à la vulnérabilité d’autrui n’est pas un don gratuit, en « pure perte » comme le traduirait la logique contemporaine. Il nous construit tout autant qu’il nous éprouve. C’est ce que j’apprends au contact d’élèves ou de malades et ce que m’apprennent tous ceux qui m’accompagnent dans les moments où je suis, à mon tour, vulnérable et fragile.

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