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« Vatican II a redit avec force que c’est un devoir d’user de son suffrage en vue du bien commun (Gaudium et Spes 75). »

 

« Le document des évêques de France doit aider les chrétiens à exercer leurs jugements critiques »

(Geneviève Médevielle, professeur de théologie morale, la Croix, 14 Avril 2012)

 

Pour sœur Geneviève Médevielle, il faut essayer d’être le plus en lien possible avec la tradition de l’enseignement éthique de l’Église, pour décider en conscience de ce qui semble le plus important.

 

Le document des évêques vous semble-t-il imposer aux catholiques de voter dans tel ou tel sens ?

Sœur Geneviève Médevielle : Non, attention, avec ce document, les évêques ne donnent pas de consigne de vote ! L’Église respecte la conscience de toute personne, et c’est à elle que nous sommes renvoyés, pour faire notre choix « en conscience » . Mais pour que ce choix soit éclairé, les évêques proposent des éléments pour nous aider dans ce travail de discernement. Ils ont dressé une liste de points fondamentaux au regard de la morale chrétienne et de la doctrine sociale de l’Église. Cela va des questions de bioéthique, comme la recherche sur l’embryon, l’euthanasie, à des questions sociales, par exemple l’accueil des immigrés, la justice sociale. On ne peut séparer ces points, choisir les premiers et non les seconds : ils forment, pour reprendre une image utilisée par les évêques américains, « la tunique sans couture » de la même morale chrétienne. Tous ont en commun de rappeler l’importance de la dignité de toute personne humaine, y compris les plus pauvres, les plus faibles, les plus vulnérables.

 

Mais aucun candidat ne remplit toutes ces conditions !

S. G.M : Certes, au regard de ces points d’attention, aucun programme n’est parfait. À nous de peser le pour et le contre. C’est encore les évêques américains qui, lors de leur déclaration sur la « justice économique pour tous », avaient précisé que c’était moins le résultat de leur jugement qui devait s’imposer aux catholiques comme une norme, que les étapes du processus nécessaires à poser ce jugement. Peut-être cela manquet-il dans le document des évêques de France : il donne une liste de points d’attention, sans indiquer comment on parvient à un jugement prudentiel en la matière. Le jugement repose en effet sur une analyse de la situation, qui sera différente, par exemple, selon qu’on est chef d’une petite entreprise, médecin dans un établissement qui pratique des avortements, ou infirmier en soins palliatifs… Cette réflexion s’enrichit des points de repères tirés de l’Évangile. Il faut essayer d’être le plus en lien possible avec toute la tradition de l’enseignement éthique de l’Église, puis, ensuite, peser en conscience ce qui semble le plus urgent ou le plus important.

 

Il faut donc choisir le moindre mal ?

S. G.M : Il ne s’agit pas d’un choix entre deux maux inévitables. Mais nécessairement, voter n’est pas non plus un choix entre le blanc et le noir, mais plutôt entre « le gris et le gris ». Il s’agit d’oser le compromis. La perfection n’existe pas. Nous vivons dans une société, travaillée par des structures injustes, des « structures de péchés ». Mais s’abstenir au prétexte qu’aucun programme ne remplirait tous les critères serait une erreur : Vatican II a redit avec force que c’est un devoir d’user de son suffrage en vue du bien commun (Gaudium et Spes 75) . Le bien commun est une notion très importante en éthique sociale et politique. Il ne s’agit pas de la somme des intérêts particuliers. Mais d’un vouloir vivre ensemble qui se donne tous les moyens de sa réalisation concrète.

 

Certains regrettent que les évêques n’aient pas fixé des « points non négociables », qui interdiraient aux catholiques de voter pour tel ou tel programme.

S. G.M : Les évêques se gardent bien d’utiliser cette notion, car elle est à manier avec prudence. On pourrait craindre avec des points non négociables que la morale chrétienne soit une simple morale de conviction, incapable de rechercher le compromis responsable pour l’ensemble de la société. On pourrait aussi induire une éthique « hétéronome » (c’est-à-dire non autonome) censée venir de Dieu, et qui ferait fi du jugement de conscience que chaque chrétien doit pouvoir formuler à son compte. Les points de repères donnés pour un discernement par les évêques doivent aider les chrétiens à exercer leurs jugements critiques, à fortifier leur sens d’autrui et à mettre en œuvre leur solidarité humaine.

 

 

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