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(Maurice Zundel L’Eucharistie et la création, Genève, 1968)

Chaque jour nous sommes confrontés à la souffrance, à la guerre, à la famine, aux tremblements de terre… La Messe est-elle un événement qui puisse retenir sur toutes ces situations ? La Messe est-elle un événement capital, un événement source, un événement qui concerne essentiellement notre vie ?

Qu’a voulu le Christ en nous donnant l’Eucharistie, sinon nous rassembler tous en l’unité d’un seul Corps tellement que, finalement, le sens de la Messe est en effet de transformer toute l’humanité et tout l’univers dans le Corps et le Sang du Christ. Mais cela ne se sent suffisamment que si nous nous engageons à fond, si nous nous convertissons, si la Messe retentit jusqu’aux racines de notre être, et c’est bien cela qu’elle doit réaliser pour entrer dans les intentions du Christ.

Si le Christ nous a livré l’Eucharistie, Il nous a, en partant, donné la suprême consigne de l’Amour : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. » (Jn. 13.34) Il s’est agenouillé au Lavement des pieds, pour nous apprendre que le sanctuaire de Dieu était l’homme. Il y a donc une transformation radicale qui doit s’accomplir puisque, finalement, le culte de Dieu, -je veux dire l’union avec Dieu -ne peut pas se réaliser sans l’union avec l’homme.

Le Messe peut réaliser d’abord cette communion avec toute l’humanité, toute l’Histoire, tout l’univers, pour nous préparer à la communion avec Dieu, car justement le Christ, qui est toujours présent, qui est toujours déjà là, qui est en chacun de nous une Présence qui ne cesse jamais de nous accompagner, le Christ ne nous n’est pas inaccessible, et on le voit bien précisément dans l’adorable cheminement d’Emmaüs : Les disciples sont avec le Seigneur, ou plutôt Il est avec eux, mais eux ne sont pas encore avec Lui, par ce que leur cœur n’est pas encore totalement axé sur l’Amour. Ce n’est que lorsqu’ils témoignent leur charité envers le Christ-pèlerin que, tout d’un coup, le Christ se transfigure à leurs yeux et leur devient présent.

Nous avons à parcourir cet itinéraire. Le Christ est toujours déjà là. C’est nous qui ne sommes pas là et pour Le rencontrer, il faut entrer dans les profondeurs de l’Amour, et cela veut dire que les paroles de consécration qui doivent retentir sur toute l’humanité et de tout l’univers, qui ont pour fin dernière précisément cette transformation de toute l’humanité et de tout l’univers en le Corps et le Sang du Seigneur, cela veut dire que ces paroles, nous ne pouvons les dire avec sincérité qu’en les vivant jusqu’au fond, qu’en nous effaçant dans le Moi du Christ qui les prononce à travers nous.

Alors si nous pouvons dire « Ceci est mon Corps, Ceci est mon Sang » avec efficacité, si vraiment le Seigneur au terme où Il s’était montré nous devient présent, cela signifie que nous avons jeté toute notre vie dans Ses abîmes de Lumière et d’Amour, que nous nous sommes déracinés de nous-mêmes et que notre moi s’est effacé dans le Moi de Jésus-Christ pour que ce soit Lui qui dise « je » et « moi » en nous.

C’est par là que la Messe est une action formidable, le plus grand événement de l’univers, en nous reconduisant aux sources mêmes de la vie libérée qui ne peut jaillir que de cette désappropriation de nous-mêmes, dans le Moi divin qui est l’orient vers lequel nous sommes tous aimantés. C’est pourquoi la Messe est un mystère de silence, ce silence de vie, ce silence qui est une Personne, ce silence qui est une Présence, ce silence qui est la respiration la plus profonde de l’être et la source de toutes les musiques. C’est ce silence qui devrait être l’itinéraire de l’homme pour sa participation à l’eucharistie, c’est ce silence qui atteint jusqu’à la racine de l’être et qui, en nous désappropriant de nous-mêmes, laisse le Christ transparaître en nous. C’est par là que la Messe est, au commencement de chaque journée, un événement extraordinaire dans la mesure, justement, où nous accomplissons ce pèlerinage du silence, du silence de soi-même qui laisse Dieu respirer en nous en lui offrant cet espace de Lumière et d’Amour où sa Vie peut se répandre.

C’est pourquoi la Messe est chaque jour un événement tout neuf, parce que chaque jour, nous avons à naître de nouveau, chaque jour et à chaque instant ; à naître de nouveau du Cœur de Dieu qui bât dans le nôtre, parce qu’à chaque instant nous n’échapperons aux limites et aux servitudes de notre moi propriétaire qu’en nous laissant revêtir et aimanter par le Moi divin.

Il y a donc un sens ontologique, un sens créateur de l’univers et de l’humanité, une rédemption de toute l’Histoire, un recommencement de toute la Création dans ses paroles : « Ceci est mon Corps, ceci est mon Sang », si nous les vivions, si nous nous recueillons si profondément qu’il n’y ait plus en nous de bruit, que nous soyons tout entiers à l’écoute du Seigneur qui vient, ou plutôt qui est déjà là, et qui ne cesse de nous attendre pour nous laisser transformer par Lui et en Lui.

Nous voulons donc tenter ce matin de vivre cet événement à l’échelle de l’univers devant toutes les douleurs de l’humanité pour nous désapproprier de nous-mêmes, jusqu’au centre où tous les hommes, tous les êtres, toutes les créatures ne font qu’un dans le Christ, pour être une présence à tout dans cet effacement de nous-mêmes en Jésus qui est le grand Rassembleur, qui est présent et intérieur à toute l’humanité et qui veut faire de nous toujours et très spécialement ce matin au cours de cette liturgie, Son Corps et son Sang.

 

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